
Figures de Cirque / Portrait | Retour |
Jean-Jacques Beineix est un enfant terrible du cinéma français. Longtemps fustigé par la critique, il est pourtant l'un des grands génies du cinéma français. Diva, c'est lui. La lune dans le caniveau c'est lui. 37°2 le matin c'est lui, Mortel Transfert et IP5 c'est lui. C'est tout lui.
Et il y a Roselyne et les Lions. Une œuvre démesurée qui, lors de sa sortie en 1989, n'a pas rencontré le succès qu'elle méritait. La diffusion sur France 3 de la version longue en 2006 a remis les choses à leur place. À découvrir.
Début de l'interview. Jean-Jacques Beineix nous reçoit sur sa terrasse du neuvième étage d'un immeuble parisien. Il fait beau, l'homme est accueillant.
Roselyne et les Lions a une place particulière dans votre filmographie, il est le seul que vous ayez écrit, les autres sont tirés de romans. Alors pourquoi Roselyne et les Lions ?
Ce film a une histoire très particulière, il est issu d'une rencontre. Un jour, on m'a demandé de faire un film publicitaire pour une célèbre marque de peinture dans lequel il y avait une panthère et le hasard m'a fait croiser la route de Thierry Leportier qui est un dresseur de fauves. Il m'a littéralement envoûté, il a commencé à nous raconter des histoires de sa vie, de son enfance. C'était un vrai conteur, alors je me suis laissé séduire, cela m'a donné envie de faire un film. Il nous a raconté aussi sa relation avec une certaine Roselyne qui était sa compagne, son égérie, sa femme... Et moi, je vivais avec Isabelle Pasco (N.D.L.R. : L'actrice jouant Roselyne), elle était actrice, alors quoi de plus beau que d'offrir un film à la femme qu'on aime.
Quels sont les thèmes que vous avez voulu développer à travers Roselyne et les Lions ?
La transmission, la passion et tout ce qui fait obstacle à cette idée de transmission et de passion. C'est-à-dire l'industrie, la standardisation, les académies.
Le travail de l'artiste dans la cage, c'est-à-dire dans un cadre contraignant et accepté ; l'apprentissage et la dureté de la vie du saltimbanque. Le spectacle et ce qu'il faut sacrifier pour arriver à la scène finale, au triomphe. La perte de l'innocence. Il y a tout cela dans Roselyne et les Lions.
Et pourquoi avoir choisi l'univers du cirque ?
Parce que le cirque est une métaphore par excellence du spectacle et de l'industrie du spectacle mais aussi de la vie. Il y a d'abord l'idée du cirque antique : du pain et des jeux. Et puis le cirque a évolué, il a connu différents stades, différentes écoles, pour en arriver aujourd'hui aux deux concepts de cirque classique et de cirque moderne, pour simplifier. Cet univers m'a intéressé parce qu'il y a quelque chose dans le cirque qu'il n'y a plus ailleurs, une prise de risque pour arriver à la perfection du numéro. Le rapport entre Éros et Thanatos, c'est-à-dire que la mort est encore autorisée. Ce n'est pas que je sois un adepte de la mise à mort mais elle représente une sanction suprême. Il y a dans le cirque une prise de risque. Il y a encore quelque chose de très archaïque, cela fascine le bourgeois, les gens du cirque sont comme les artistes, des gens qui ne sont pas comme nous. Le monde du cirque, c'est un monde à lui seul, il y a ceux qui en font partie et ceux qui n'en font pas partie. Évidemment, le film a voulu que je focalise mon sujet sur la partie la plus archaïque du cirque qui est les animaux et les animaux sauvages. C'est la mise en lumière et la mise en forme de la matière brute. L'animal mis en forme dans une passe qui traverse un cerceau de feu. Cela m'a donné l'occasion de donner mon opinion personnelle sur l'art, sur le spectacle, sur la création.
Dans Roselyne et les Lions, vous montrez deux sortes de cirque : le cirque Zorglo, un cirque familial, traditionnel et dans la troisième partie le cirque Koenig, une machine aux rouages bien huilés. Qu'avez-vous voulu dire ?
En fait je voulais que le jardin zoologique de Marseille dans la première partie soit comme le jardin d'Éden. Roselyne et d'Alembert en sont chassés parce qu'ils se sont aimés, c'est là qu'ils partent et qu'ils atterrissent, au cirque Zorglo, qui est un petit cirque familial comme il y en a beaucoup, un peu folklorique. C'est l'idée traditionnelle du cirque. C'est le premier emploi, la première contrainte, la première humiliation aussi. Ils y rencontrent les personnages de la vie de cirque. Le nain, un personnage "freak" parce qu'il y a cela aussi dans le cirque, on n'est pas loin de la femme à barbe, des monstres. Au cirque on montre l'immontrable et il nous fascine. Il y a quelque chose qui fait peur : les clowns, les dompteurs, les acrobates... ce sont des grandes figures du jeu de la vie et de la mort. Et puis ensuite, au bout de la route, de l'apprentissage, le monde professionnel : le cirque Koenig qui est la machine, l'industrie, où les artistes sont interchangeables. Parce que c'est bien cela la question qui est posée aux artistes. La liberté de création, c'est une utopie, il faut dire oui aux carcans pour avoir le droit de s'exprimer. Le monde du spectacle est devenu une machine qui dévore les artistes comme les lions dévorent le dompteur.
Quelle a été la relation entre les acteurs et le cirque en général et les fauves en particulier ?
Les acteurs ont accepté de rentrer dans la cage pour faire le film. Un acteur triche, un dompteur ne peut pas ne pas prendre un certain risque, sinon le spectacle est raté. Pour le film les acteurs ont donc accepté de prendre le risque d'entrer dans la cage, de se mettre en risque.
Les acteurs, pour Roselyne et les Lions sont vraiment entrés dans la cage et ont travaillé pour apprendre les gestes, les attitudes propres à nous donner l'illusion de leur savoir-faire. Les répétitions ont pris plusieurs mois et on donné à tous quelques sueurs froides. Mais le résultat est là.
Les fauves étaient de vrais fauves et ils n'étaient ni dégriffés ni sous sédatifs.
Il y a de tout chez les acteurs, des tempéraments généreux, des pingres, des physiques, des acteurs intellectuels, autant d'acteurs que de personnes, que d'écoles mais une chose est certaine c'est que la cage contraint à une certaine humilité. Les fauves valorisent le dompteur mais ils représentent aussi la sanction, le danger.
Pour s'imposer à un fauve, il faut porter la voix, conquérir l'espace. C'est un travail qui nécessite un investissement à la fois physique et moral.
Pour faire le spectacle il faut s'approcher mais pas trop, sinon c'est l'accident. Toute la beauté d'un numéro se situe dans cette marge entre le trop et le pas assez.
On flirte avec les limites, c'est dans cette zone que s'inscrivent le travail de l'artiste et le suspens de chaque numéro. Il y avait là une belle métaphore du métier de cinéaste.
Il y a de nombreux fauves dans votre film. Pour vous le cirque avec ou sans animaux ?
Je n'ai pas à prendre position là-dessus. Je sais très bien que tout cela est relatif. C'est la maltraitance qui est en question plus que le principe de savoir si le cirque doit se faire avec ou sans animaux. Je pense qu'on doit pouvoir travailler avec les animaux, sans maltraitance et avec une certaine harmonie. Il m'est apparu que les animaux prenaient du plaisir à travailler, et qu'ils apprenaient des choses, et qu'une relation existait entre le dompteur et ses fauves. On ne peut pas travailler avec des animaux que l'on n'aime pas. Mais est-ce que dans l'absolu je suis pour qu'il y ait des animaux dans une cage? Non.
Pour vous le cirque maintenant c'est quoi ?
Question de génération, j'ai un pied dans la galaxie Gutenberg, le cirque garde le parfum de ces grands spectacles de mon enfance qu'était Medrano, Bouglione, le cirque Amar. J'ai vu et revu Sous le plus grand chapiteau du monde. Aujourd'hui, le cirque existe, il a survécu, s'est transformé mais il demeure le lieu où l'on vient faire son numéro. Le cirque représente cet espace géométrique, le cercle, où les artistes viennent tenter la passe impossible. L'artiste doit surprendre, se dépasser, il tente des choses toujours plus difficiles. Plus on approche la perfection, plus cela devient difficile. Le cirque c'est le travestissement du sourire qui masque l'effort. C'est refuser la mort, en faire un spectacle et en triompher. Au cirque on tente à chaque tour de piste de résoudre la quadrature du cercle, la piste est un anneau magique mais la part de magique n'appartient qu'au moment où l'on est dans le cercle, dès qu'on en sort, l'artiste n'est plus rien et la magie est partie dans le cœur des spectateurs. Pour l'artiste, il faut recommencer, toujours recommencer.
Et maintenant ?
Je ne sais pas, j'ai différentes options, plusieurs fers au feu mais j'ai du mal à me motiver. J'ai écrit un livre, les Chantiers de la Gloire (1) , des sortes de mémoires qui s'arrêtent pour l'instant à 37°2 le matin. Je vais écrire la suite. Mais je vais peut-être écrire un roman d'abord. Et puis refaire un film comme on ferait un dernier numéro qui serait de tous le plus beau. Finir en beauté!