
Paroles de Cirque 003 / Rencontre professionnelle | Retour |
Un outil au service de la création circassienne.
Depuis quelques années, le rôle de l'écriture dans le processus de création circassienne pose question. On aimerait qu'une écriture double la démarche physique. On se demande si l'artiste de cirque est auteur. On cherche l'identité de son écriture.
L'acte artistique est instinctif et émotionnel. La création circassienne part de la technique, de ce que les corps dégagent. Le processus semble ensuite continu, l'adaptation constante. L' « écriture-cirque » découle du travail ensemble, sur le terrain, mais aussi d'échanges sur le canapé ou dans la cuisine, car la création nous suit au bistro ou au supermarché. Ces moments d'écriture sont prévus ou s'imposent quand on le ressent.
Certains prônent l'écriture préalable comme une note d'intention, un parler à l'avance de quelque chose que l'on voudrait. D'autres estiment que l'écriture intervient quand on est bloqué, quand la piste hésite. Parfois, comme à Marchin, on prévoit des moments de travail à table, éventuellement enrichis par des intervenants extérieurs. On s'accorde pour concevoir l'écriture dans un aller-retour avec la scène, un travail qui s'épanouit dans la confrontation avec le corps et/ou avec le public. De même, la collectivité du processus d'écriture est ressentie comme une caractéristique de la pratique circassienne .
Et l'acte intuitif devient langage, la pirouette est signée. Pour ceux qui ressentent un vide de sens ou de scénarisation dans le cirque, l'écriture viendrait nourrir la réflexion, poser la question du pourquoi, de l'à quoi bon, du comment ; penser la dramaturgie et la mise en scène. L'écriture permettrait de faire sens et d'assumer le projet, mais elle pourrait aussi situer l'acte dans l'histoire de l'artiste, détailler le rapport de l'interprète au spectacle, éclairer la forme et le sens du thème, rendre ce qui ne se voit et ne se dit pas. Afin d'accompagner le public et les programmateurs? Plus prosaïquement : c'est sûr que pour les subventions il faut écrire des textes.
L'écriture traverse tout, tout le monde l'utilise. L'outil-écriture est un dispositif-méta : il pose un objet que l'on peut ensuite observer d'un autre point de vue, pour s'en distancier et l'analyser. L'écriture est aussi mise en mémoire de ce temps qui crée l'intelligence du monde
Mais le cirque est un langage en soi, une approche sensible et esthétique. Comme chaque art, il a son alphabet. Ses signes dansent dans l'espace. Les circassiens craignent la feuille blanche et certains artistes revendiquent le non textuel face aux fabricants de mots, car l'écriture serait susceptible d'altérer l'idée première ou de désapproprier l'artiste.
Les formes d'écriture seront donc multiples : installations en guise de dialogue entre le dramaturge et l'interprète , enregistrements sonores, vidéos, synopsis, dessins, écrits éclatés, scénarios. Et de poser ensuite la question de l'esthétique de cette écriture : doit-elle devenir une œuvre d'art ?
On aimerait s'inspirer de l'écriture du cinéma et du théâtre, mais on craint la perte d'identité. Les arts du cirque, émus par leur rupture toute jeune avec l'immense tradition, redoutent le décalque. Et si les théories théâtrales de la mise en scène et de la dramaturgie vidaient le cirque ? La France et l'Allemagne cultivent une grande tradition de théâtre de texte. Rappelons-nous qu'en 1950, en France, le cirque répondait encore du Ministère de l'agriculture. Il s‘agissait alors d'amener la bête de cirque à l'intérieur de la société.
Et aujourd'hui ? D'aider ces bêtes de cirque à écrire un peu ? Pour que le dramaturge devienne l'intellectuel, le Voltaire qui crée l'unité de l'action et du lieu ? L'interprète de ce que l'artiste veut dire alors qu'il ne le sait pas encore ?
Les meilleurs moments cirque ne résident-ils pas dans les numéros? Ne devrait-on pas dramatiser l'existence d'un cirque, plutôt que l'expliquer ? Parvenir à ce que la fascination pour l'acte en soi dégage une certaine poésie ? L'écriture et la dramaturgie ne doivent pas tout assumer. Mieux vaut savoir comment articuler une fascination pour un métier que trahir le secret de l'artiste.
Appropriez-vous des questions d'écriture car l'écriture vous écrit d'ors et déjà répond Candide . Revendiquer l'identité du cirque ne doit pas l'empêcher d'envahir les autres répertoires et de se laisser envahir, ajoute-t-on. N'oublions pas que le cinéma a utilisé les dessins et les techniques de théâtre avant de créer ses propres formes d'écriture (story-bord, synopsis, ...) et de les décliner à l'infini. « Mise en scène » et « dramaturgie » sont d'ailleurs devenus des termes techniques qui traversent les disciplines. Remarquons aussi que le cirque cherche son écriture, alors que le théâtre postmoderne tente d'y échapper.
Bref : je ne pense rien, j'adopte toutes les méthodes. Le processus de création est à réinventer par chaque artiste, pour chaque œuvre. Chaque spectacle est un temps. La question est : « Quel est ton processus de création ? Comment travailler ce qu'on a à dire ? Mettons des outils à la disposition des artistes. Libre à eux d'en user et de s'en détourner.
Le langage s'élabore toujours par rapport à une nécessité reprend Candide. Que se passe-t-il si l'on installe un auteur pendant trois semaines dans un camp palestinien? Cette expérience va-t-elle modifier son écriture ? Comment se mettre en contact avec ces choses qui nous font faire des gestes, comme celui du supplicié sur un bûcher ? On ne peut pas faire fi d'un besoin ou d'un désir d'exprimer quelque chose.