
Figures de Cirque / Portrait | Retour |
Réalisateur éclectique et prolifique, Patrice Leconte est un incontournable du cinéma français. De Tandem ou la Veuve de Saint-Pierre à Mon Meilleur Ami en passant par les Bronzés, il a tout essayé : cinéma, théâtre, écriture - entre autre avec son dernier roman Les Femmes aux Cheveux Courts. Et puis il y a La Fille sur le Pont, un inclassable, un bijou.
12.00, nous avons rendez-vous dans son atelier parisien, un sixième étage lumineux - comme son propriétaire - avec une vue imprenable sur les toits. Et pour ne pas faire mentir sa filmographie, l'homme est « souriant, sincère et sympathique ».
Une très belle rencontre.
Je me suis rendu compte que la plupart de mes films fonctionnait sur ce thème là, si tant est que cela soit un thème, le thème de la rencontre. Donc, avec Serge Frydman , je me souviens très bien nous être dits, on va faire se rencontrer des gens qu'on ne rencontre pas à tous les coins de rue, des gens qui sortent de quotidien. Le personnage d'Adèle, joué par Vanessa Paradis est très quotidienne, elle est profondément désespérée avec toutes ses histoires d'amour merdeuses, prête à se jeter dans la Seine et craignant qu'elle soit un peu froide mais l'homme qui arrive sur ce pont ce soir là, nous nous sommes posés la question avec Serge Frydman: qui est ce type? Et comme on a un goût assez prononcé lui et moi pour tout ce qui tourne autour du spectacle, du music hall, du cirque aussi bien sûr, on s'est dit un lanceur de couteau, on en trouve pas à tous les coins de rue. On ne savait pas exactement où cela allait nous mener mais on savait déjà que ça allait nous entraîner dans un univers qu'on aime par dessus tout : la scène, les lumières, le spectacle, le danger, le public, enfin tout ce qui tourne autour de tout ça. C'est comme ça que c'est venu.
Parce que cet univers là nous plait. Quand on imagine des films, quand on imagine des personnages, on imagine des lieux, des situations, des images qui vont avec. Un personnage entraîne un univers, or ce Gabor, ce lanceur de couteau, joué par Daniel Auteuil, entraînait dans son sillage un univers qui nous excite, qui nous plait, qui nous fascine, qui nous émerveille qui est l'univers du cirque et du music-hall.
Non, on a pensé tout de suite au lanceur de couteau, on n'a pas pensé à un cracheur de feu, un dresseur d'éléphant. C'est une attraction qu'on ne voit plus si souvent, il n'y en a plus des masses des lanceurs de couteau, c'est devenu très rare. On trouvait ça intéressant que ce soit un métier qui soit devenu si rare, qui soit en perte de vitesse, qui n'étonne plus personne, et que le personnage de notre film soit un des derniers à lancer le couteau. Il est quant même assez à la ramasse, il l'avoue à la fin, il était venu sur ce pont pour lui aussi ce foutre en l'air. Parce qu'il n'avait pas trouvé la cible, la partenaire idéale, parce qu'un lanceur de couteau, il n'est rien tout seul, il a besoin d'une partenaire. Le lanceur de couteau ça nous a plu énormément.
On l'a inventé à deux mais c'est toujours Serge Frydman qui a tenu le stylo, mais à l'arrivée c'est lui qui l'a écrit. J'aime bien travailler comme ça, travailler avec un scénariste avec lequel je m'entends bien, échanger des idées et puis le laisser écrire librement. Ce n'est pas très commode d'écrire à deux, alors je fais des remarques, je corrige, je suggère mais c'est un scénario écrit par Serge Frydman.
Le choix du noir et blanc n'était pas posé dès le départ. Le scénario était déjà écrit, on était déjà en préparation du film, et une nuit, je me suis réveillé en sursaut et je me suis tapé le front devant l'évidence, je vais faire le film en noir et blanc. Et au début, je n'ai pas compris pourquoi j'avais cette conviction. Avec le recul, je me suis rendu compte que cet univers du music hall, celui du cirque est un univers extrêmement coloré, trop coloré, il y a des couleurs partout. J'avais peur que les personnages, les deux personnages principaux soient noyés sous cette avalanche de couleurs, d'éclairages multicolores, de paillettes, de plumes. Je voulais simplifier les choses, le noir et blanc m'a permis cela : pouvoir me concentrer sur les deux personnages principaux. Je ne dis pas que le cirque est trop coloré. Toutes ces couleurs qui sont séduisantes quand on est spectateur, mais paraissaient envahissantes en tant que cinéaste.
J'ai toujours été frappé par ça, sans convoquer automatiquement les bons vieux duettistes, Eros et Thanatos, qui font du main à main en permanence. Quand j'étais enfant mais même adolescent, j'ai toujours été fasciné par ce mélange intime du risque et du danger, de l'amour aussi et de la séduction. Même des numéros qui pourraient semblés banals sont toujours enrichis du goût de la séduction. Je trouve que le cirque conserve en permanence le goût de la parade, parader c'est comme le paon qui ouvre ses plumes pour être le plus beau du monde possible, pour qu'on l'aime. Et en même temps, et c'est pour cela que j'adore, cela fait frissonner, on frissonne pour cet espèce d'étrange sentiment amoureux de séduction, qui plane au dessus de la tête de tout le monde et en même temps on frissonne parce qu'on se dit pourvu qu'il ne rate pas son trapèze, pourvu que le tigre ne lui foute pas un coup de patte dans la figure, pourvu que le lanceur de couteau ne perfore pas l'avant bras de sa cible. Je vais tous les ans au cirque d'hiver où il y a un spectacle nouveau tous les ans, et je crois que je ne pourrai pas supporter un spectacle entier qui ne serait fait que de numéros dans lesquels il y aurait du péril. Pourtant j'aime ça, et je crois que les spectateurs aiment ça, la peur que l'on a et qui est sincère. Il y a des émotions fortes au cirque, si l'on est un peu attentif à la réalité humaine de ce que cela représente.
Pour le rôle d'Adèle, il avait été écrit pour Vanessa Paradis mais le rôle de Gabor n'avait pas été écrit pour Daniel Auteuil, mais pour un autre comédien : Jean-Pierre Marielle, un comédien âgé. D'ailleurs c'est très curieux, parce que c'est Jean-Pierre Marielle qui m'a dit : Patrice j'adore ce scénario mais je crois que ce n'est pas bien si je fais ce film, il ne faut pas que le personnage soit un vieux. Et il avait raison. Grâce à lui, grâce à sa lucidité par rapport au script, j'ai proposé le script à Daniel Auteuil qui m'a dit c'est formidable, quand est-ce qu'on commence ? Grâce à ça la Fille sur le Pont est vraiment devenu une histoire d'amour.
Ils adoraient. Vanessa, elle exprime ça d'une manière géniale, sur un demi sourire, des yeux fermés, un soupir. Quand les premiers couteaux la frôlent, elle a infiniment peur et elle a un plaisir fou en même temps. Il y avait dans ces lancers de couteaux entre Gabor et Adèle, une métaphore de l'acte amoureux. La scène où ils décident qu'ils ont envie de la même chose au même moment, où ils vont se lancer le couteau alors qu'il n'y a pas de public, dans une espèce de hangar désaffecté, ils font l'amour, c'est la métaphore exacte. Dans cette scène, ce que Vanessa exprime est génial, il y a de la violence, de la douceur et du plaisir à la fois et l'extrême concentration de Daniel Auteuil qui a devant lui une cible idéale et qui ne voudrait risquer d'abimer, qui joue plus gros que jamais. Cette tension, les acteurs l'ont joué à merveille.
Je n'ai pas l'habitude de demander conseil à des spécialistes. Si jamais un vrai lanceur de couteau avait été conseillé sur ce film, il nous aurait dit qu'il ne fallait pas le tenir par la pointe, qu'il fallait le tenir par le manche, que ce couteau là n'est pas équilibré comme il le fallait : c'est la fameuse différence entre le vrai et le vraisemblable. Je ne sais pas si Daniel Auteuil lance le couteau d'une manière très catholique, mais on s'en fout puisqu'on y croit et que les couteaux font mal.
J'ai longtemps pensé, quand nos filles étaient petites, que le cirque c'était pour les enfants et pour les adultes accompagnateurs d'enfants, uniquement. Mais je crois que je me trompais, parce que quand nos filles ont été grandes et que je n'avais plus de raison de les emmener au cirque, moi j'ai continué à y aller, au cirque Bouglione, au cirque d'Hiver, pour le plaisir. Pour le plaisir du spectacle, pour le plaisir des numéros, voir comment le cirque évolue. Le cirque c'est un univers assez codifié, si on manque d'imagination, on refait des numéros qu'on a déjà vu il y a deux ou trois ans. Le cirque pourrait facilement ronronner et ennuyer et à ce moment là on serait tout le temps obligé d'avoir de nouveaux jeunes spectateurs qui viendraient pour la première fois de leur vie mais il faut que le cirque continue à étonner, à enthousiasmer des gens qui ont cinquante ans et qui y vont régulièrement et ça c'est une affaire d'imagination. Il m'est arrivé de voir soit des numéros très inventifs, des créations, soit de voir des numéros déjà vu mais poussés à un tel degré de perfection que l'on reste ébahi. Le cirque est fascinant pour cela, et je crois qu'on est pas obligé de convoquer ce bon vieux cliché je retrouve mon âme d'enfant, on a pas besoin de retrouver son âme d'enfant. Quand je vais au cirque, je ne me retrouve pas en culotte courte à l'âge de six ans et demi, pas du tout, j'assiste à un spectacle. Si les artistes sont bons, je suis emballé.
Avez-vous eu l'occasion d'approcher ce que certains appellent le Nouveau Cirque?
Non, je ne suis pas au courant de ça. Vous savez, je suis quelqu'un de très curieux de nature et de très flémard en même temps. Je suis curieux de nature parce que j'aime bien voir des choses nouvelles et par flémard, je veux dire que si quelqu'un m'envoie une invitation pour me dire venez voir il y un truc assez original là, j'y vais (l'invitation est lancée). Je vous rassure je vais voir des trucs de moi-même, je n'attends pas qu'on m'invite, je suis client de pleins de choses, j'aime bien m'ouvrir les yeux sur du spectacle quel qu'il soit mais de temps en temps il faut me prendre par la main, il faut m'inciter, et alors j'arrive aussitôt.
En fait je suis un spectateur de cirque privilégié, parce que j'ai passé toute mon enfance et mon adolescence à Tours et Tours c'est juste à côté de Chanceaux sur Choisille ce qui ne vous dit rien, mais Chanceaux sur Choisille c'était la base du cirque Pinder. Le cirque Pinder pendant la morte saison où ils ne faisait pas cirque, préparait leur nouveau spectacle de l'année à Chanceaux sur Choisille et par tradition, la première ville où ils venaient se produire, lancer leur nouveau spectacle, c'était Tours. Donc on était des privilégiés parce tous les ans, en mars je crois, on allait, vachement contents, voir le nouveau spectacle du cirque Pinder. Donc on n'avait pas le sentiment d'avoir un cirque qui avait déjà tourné beaucoup, qui avait rôdé son spectacle, il y avait ce petit côté avant première qui nous bottait, on en ratait pas un. Mais je ne me souviendrais pas d'un numéro spécifique sans doute parce que tout m'émerveillait, je ne faisait pas de différence. J'étais un petit enfant, tout m'enchantait, les clowns me faisaient rire, les chevaux, tout me plaisait. C'était un ensemble, la soirée au cirque, c'était un truc fou, jubilatoire.
Il y avait deux trucs qui me transportait de joie, à l'idée qu'on y aille, ça va vous faire sourire, c'était le cirque Pinder et Holiday on Ice. C'était déjà ce goût des plumes, des couleurs, des paillettes, du music-hall en fait. Le goût du show. Cela ne m'a jamais quitté.
C'est un mélange, c'est un ensemble mais c'est vrai. La notion toute simple que quelqu'un ou quelques uns produisent ou se donnent en spectacle, que ce soit une pièce de théâtre, du patin à glace ou des tigres et ceci devant un public, cela ne m'a jamais quitté. Ca m'électrise toujours autant.
Non, en fait si j'ai pu dire ça c'est parce que le dernier film que j'ai fait, qui n'était pas un film très personnel n'a pas eu de succès du tout. C'est enchaîné une série de films qui devaient être faits puis qui ne se sont pas faits, il y a eu une période un peu...chancelante. Je voulais faire encore deux ou trois films puis m'arrêter mais là je suis reparti sur deux trois choses qui m'excitent. Là, j'ai plusieurs choses sur le feu : la pièce (1), là ça y est, elle se joue , ça marche très bien, les salles sont pleines et puis je suis parti dans une aventure extravagante, un long métrage d'animation. Rassurez-vous, ce n'est pas moi qui dessine mais j'ai écrit l'adaptation, je vais diriger les acteurs, on a fait le story-board ensemble, un truc emballant ! Et je tourne un film cet été, un film de beaux jours, de soleil. Ca va être un film personnel, à petit budget avec des acteurs jeunes et pas très connus. J'avais fait quelques films comme ça, notamment un film qui s'appelait tandem, avec une toute petite équipe, on avait vraiment un sentiment de liberté et de légèreté, c'était merveilleux. Faire un film d'amateur et mettre cette résolution idiote d'arrêter, au fond de ma poche et d'en reparler plus tard.