La maison du cirque - Jephan De VILLIERS

Figures de Cirque / Portrait

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Jephan De VILLIERS

Au bord du monde ...

Jephan de Villiers est né le 4 avril 1940 au Chesnay, près de Versailles. Vers l'âge de quatorze ans, il commence à recueillir, dans le jardin de sa grand-mère, des brindilles, des feuilles et des écorces pour en faire d'immenses villages de terre. Mais il aime aussi le cirque, le théâtre et le mime.
La découverte de l'atelier de Constantin Brancusi, reconstitué au musée d'Art Moderne de la ville de Paris déclenche une période de sculptures blanches, les Structures Aquatiales, qui va durer 10 ans. Installé à Londres en 1967, il est le premier artiste à exposer dans la cathédrale de Coventry. C'est lors d'un voyage à Bruxelles, il découvre la forêt de Soignes où il s'installera en 1977. Son travail prend une nouvelle direction. Celle de l'Arbonie...

Votre œuvre est très particulière, traversée par une conception générale, pouvez-vous nous raconter votre démarche ?

C'est difficile de parler de son travail.
J'aime raconter des histoires, en particulier aux enfants, raconter des rencontres, des moments, comment on rencontre un morceau de bois, comment on rencontre une feuille, comment on fait rire, comment on pleure, comment on regarde la nature et aujourd'hui comment on parle de la terre. Maintenant d'une manière probablement plus dramatique parce qu'on prend conscience de toutes les erreurs qui ont été commises pendant le siècle dernier et qui nous mettent maintenant devant des réponses à trouver.
Mon travail est entièrement fait avec des choses de la nature, ce qui est merveilleux, c'est un sentiment extraordinaire. Pouvoir se dire : j'ai fait le métier que je souhaitais faire avec ce que la nature est entrain de me faire. La nature travaille pour moi, c'est très prétentieux de dire cela mais les arbres et l'océan m'apportent des choses. Je suis tous les jours auprès des arbres et auprès de l'océan pour observer ce qu'ils m'ont apporté pendant la nuit, ce que la tempête a bousculé, a rapporté.
Ce sentiment a commencé très tôt, comme on le raconte dans le spectacle L'Enfant Qui... j'étais malade, des broncho-pneumonies ou des bronchites qui étaient mal soignées, donc pas d'école, pas de collège, pas d'amis, je restais à la maison, seul, je ne faisais pas de sport. J'étais couché pendant des jours et des jours avec des fièvres insupportables et il y avait le délire de la fièvre avec les angoisses de tomber par dessus bord. Alors, je m'étais fabriqué des ailes invisibles que je cachais sous mes draps, Maman me demandait pourquoi on ne voyait pas mes bras, je répondais que ce n'était pas grave, que ça me regardait, que ce n'était pas un problème. Je ne voulais pas qu'on sache que je m'étais fabriqué des ailes invisibles. Si je tombais par dessus bord, je pourrais devenir un oiseau et je pourrais aller me poser quelque part sur un arbre. Comme certaines tribus qui imaginent que lorsqu'on est mort, les âmes des morts montent au ciel, elles se transforment en oiseau puis redescendent pour se poser sur ce que l'on appelle l'arbre du monde, l'axe du monde et qu'elles restent là. C'est pour cela que j'ai appelé les deux grandes sculptures qui sont à Boitsfort, les âmes-oiseaux, deux personnages qui regardent la forêt de Soignes au loin dans la vallée. Donc à ce moment là, il y avait ces espèces de rêves, un peu fous et je commençais à fabriquer des petites choses, en mie de pain, en carton, en papier. Un enfant malade qui ne voit pratiquement personne, les arbres qui étaient de l'autre côté de la fenêtre à qui il disait bonjour, qu'est ce qu'il fait ? Il rêve, il écrit, il fait des petites choses et c'est là que je commençais à me demander ce que j'allais faire de toute cette vie. Je savais déjà que je n'avais pas envie de faire comme ces gens qui m'entouraient, je voulais que cela soit autre chose. Et finalement c'est devenu autre chose. Ca a commencé très tôt.
Quand j'étais petit, j'étais souvent chez ma grand-mère à Versailles, qui était une personne extraordinaire. Elle m'a beaucoup aidé parce qu'elle comprenait à la fois mes rêves d'enfant solitaire et me laissait improviser des recherches dans le jardin, faire des grands trous au pied des arbres pour vérifier qu'on ne m'avait pas caché que la tête de l'arbre était sous la terre. Je creusais sous les racines, en les utilisant comme microphones pour parler aux arbres, pour leur raconter des histoires. Puis j'observais les insectes, les animaux. C'était un joli jardin, que je démolissais un peu, et elle me laissait faire. Dans les massifs de roses, je faisais des grands villages avec des petits bâtons et des écorces. C'était déjà un peu prémonitoire de cette civilisation qui est arrivée après . Elle me demandait aussi de lui écrire un poème tous les jours, en alexandrin, sur quelque chose que j'avais vu. Alors tous les soirs, je déposais dans sa chambre un petit texte dans une enveloppe. Cela m'a appris le sens du mot, du langage, de l'observation. Et le matin, dans une petite enveloppe, il y avait une réponse en alexandrin. Tout cela m'a beaucoup aidé.
Très seul parce que malade, c'était l'ambiance dans laquelle j'étais baigné. Puis mes frères et sœurs sont arrivés.
Mon père était militaire, et donc souvent absent, c'est comme ça que je suis resté longtemps chez cette grand-mère. Puis j'ai continué des études de philosophie. Jusqu'au jour où j'ai acheté le premier sac de plâtre. Et cela a commencé. J'allais voir les œuvres de Brancusi, de Giacometti au musée d'art moderne, j'allais m'asseoir dans la reconstitution de l'atelier de Brancusi et j'essayai de me dire: mais comment a t'il fait, comment fait-on cela. Je n'ai pas fait d'école, pas eu de professeur, le déclencheur a été un choc émotionnel immense et un jour je me suis lancé. Il fallait que je gagne ma vie, je n'avais pas de boulot. J'ai du faire cent sculptures comme cela à Paris, avant de décider de partir pour l'Angleterre. Et à Londres, j'ai continué à travailler ces sculptures blanches pendant neuf ans . C'était une période entièrement blanche et en plâtre qui a bien fonctionné. Beaucoup d'expositions, je me souviens d'une en particulier qui avait lieu dans la cathédrale de Conventry, magnifique. Et puis un jour, je suis venu à Bruxelles pour l'anniversaire d'une amie et j'ai rencontré la forêt de Soignes. Un coup de foudre. Peu de temps après je suis venu m'y installer. Les éléments naturels que je ramassais étant enfant, les morceaux de bois et d'écorce étaient prémonitoires. Il y a une suite logique aux choses, et ce spectacle qui se fait aujourd'hui, qui revient au cirque grâce à Patrick , pour moi c'est un moment extraordinaire. On parle de cet enfant qui était malade, qui rêvait de cirque, de clowns, qui rêvait d'acrobates, de jongleurs et aujourd'hui que je fais ce métier de sculpteur, et qu'on reparle de cela, dans un cirque, c'est quelque chose d'étonnant.

Comme une boucle qui se ferait d'elle même. Jusqu'au chapiteau de la compagnie T1J qui est entièrement blanc comme la première phase de vos œuvres avant la forêt de Soignes.

Exactement. C'est un peu comme un fragment de mémoire, ce sont des formes ovoïdes que j'ai faites, on a un peu l'impression d'entrer dans une mémoire. Et ce spectacle c'est la mémoire, on raconte la mémoire. Je lui avais dit, au début : Patrick, j'ai encore des vieux draps à la maison, de l'époque de mon enfance. Alors on a découpé un drap pour faire des bandelettes qui tombent du plafond, sur lesquelles j'ai fait des écritures. Les gens entreront sous le chapiteau à travers ce rideau fait de draps découpés avec des écritures. Il y a pleins de moments comme cela, très émouvants et pleins de symbole.

Cette écriture qui recouvre toute votre œuvre, comment est elle née?

L'écriture...
Tout à commencer, que ce soit le cirque, mon travail, les écritures très tôt. Je ne peux pas dire que je savais ce qu'il allait arriver mais, tout petit ou très jeune, je savais ce que je ne voulais qu'il arrive. Les écritures ont commencé vers l'âge de 14 ou 15 ans. Je n'avais pas envie que l'on comprenne ce que j'écrivais, alors je me suis mis à écrire des pages et des pages de choses qui étaient plutôt de l'ordre du dessin, d'une écriture dessinée. Aujourd'hui c'est une écriture qui est presque quotidienne, qui se fait à l'encre au porte plume, qui ne peut se faire que debout puisque c'est le corps qui plonge, c'est le corps qui écrit. On me pose souvent la question si cela veut dire quelque chose, si c'est compréhensible ou pas. Ce n'est pas une écriture lisible mais qui a du sens, du sens caché. Quand j'ai fait une exposition au Sénégal, des gens sont venus me voir et m'ont dit: on comprend certains signes. Il y aurait, peut-être, une sorte de mémoire collective du geste ou de l'écriture. Je me suis amuser à comparer certaines pages d'écriture que j'avais faites, à des textes arabes ou autres et effectivement il y des mouvements ou des signes qu'on peut retrouver. Alors cette écriture est faite sur des cahiers, dans des feuilles, sur des grands papiers, sur des tissus, des vieux sacs, et puis sur les boites. Mais l'écriture est partout, quand vous allez dans la forêt, que cela soit sur le sol ou derrière des écorces, les insectes qui travaillent derrière, c'est extraordinaire, ce sont des dessins écrits, ce sont des choses tout à fait fascinantes. Il y a des gens qui écrivent ou qui disent : cette écriture appartient à cette civilisation imaginaire. Pourquoi pas, je crois qu'il y a un tout, on ne peut pas dissocier les choses.

Comment avez-vous rencontré Patrick Masset?

Patrick Masset, je l'ai rencontré à côté de Vonêche, là où il vit. Il avait organisé une exposition de mon travail dans une petite chapelle, dans une forêt. C'était il y a 6 ou 7 ans et on s'était dit qu'un jour on allait travailler ensemble, que l'on allait faire quelque chose. Et puis on est resté très proche, il est venu en Charente Maritimes, on s'est vu très souvent, parfois de manière très brève. Il avait des questions, je répondais, je lui racontais quelque chose de nouveau. Et avec cette matière, il a fait un premier spectacle qui s'est joué à Anvers, qui a bien marché et puis il a eu un problème avec un de ses acteurs, la fil de fériste qui a dû arrêter. Cela a un peu bousculé Patrick et son projet, et il a complètement changé d'équipe. J'ai vu une nouvelle mouture il y a quelques mois, qui me parait vraiment extraordinaire et vraiment très émouvante. C'est une aventure et une idée formidable qui soutient un peu la philosophie que j'avais de l'existence, pas qu'il faut laisser faire les choses, il faut travailler parce que sans travail il n'y a rien mais qu'il y a quelque chose qui se fait, peut-être parce qu'on le souhaite tellement. C'est quelque chose que je souhaitais tellement, qu'un jour tout se met en place avec des gens qui deviennent de merveilleux amis. Tout se fait d'une manière presque magique.

Donc voila, on va installer le chapiteau ici, à Boitsfort à partir du 4 octobre et ça se jouera jusqu'au 10. Et on sera à Auch aussi.

Et votre premier souvenir de cirque?

Je me souviens que nous étions à une époque à Saint Malo, et il y avait un tout petit cirque avec un vieux monsieur, une chèvre et un âne. Ce vieux Monsieur faisait tout, tout seul. On était assis sur des vieilles chaises tout autour. C'était extraordinaire, il faisait tout, il avait dressé son âne, la chèvre faisait des trucs, il grimpait à une échelle de cordes puis il allait vite se grimer derrière le décor et il faisait le clown. Je crois que c'est la première fois que j'ai vu un cirque. Et après cela, on a eu la chance d'aller très souvent au cirque à Versailles et à Paris: cirque Amar, Bouglione, Pinder-Jean Richard...J'ai un frère qui a fait, dans son grenier, une installation extraordinaire de tous les cirques européens avec les voitures, les pistes, les tentes. On était tous très proches du cirque, j'aurais pu devenir clown. À la maison, on improvisait des petits spectacles pour nos parents et notre grand-mère où on faisait les clowns. Je devais avoir 14 ans et mon frère 7 ou 8. On était très content parce qu'à la fin on faisait la quête et on avait toujours droit à une pièce ou deux. C'était vraiment présent, on était vraiment habité par le cirque. On allait aussi à Medrano à Noël. Je me souviens de Zavatta et du clown Popov. Mais j'aime le cirque aujourd'hui, parce que j'étais quand même un peu triste quand il y avait des animaux. Quand on allait à la Ménagerie voir ses ours qui tournaient en rond dans la cage. Mais pourquoi apprendre à un animal à faire comme un homme, mettre des chapeaux sur la tête et mettre des vêtements, ça me rendait triste mais tout le reste les acrobates, les grandes parades dans les rues avec la voiture haut parleur et les enfants qui couraient derrière et puis ce fameux film le plus grand chapiteau du monde. Voila c'était tout un environnement particulier, et, avec mes frères, on avait les mêmes passions.

Le bord du monde, une notion qui revient souvent dans les titres de vos œuvres, c'est où?

Le Bord du Monde c'est comme ça que j'ai appelé la Gironde, parce que quand j'y suis arrivé la première fois, je ne connaissais pas la région, je ne connaissais pas le lieu, je sentais que la forêt de Soignes était dans mon dos et elle me poussait vers l'océan tout proche, au bord du monde. Et ce bord était derrière la brume. C'était un jour très étrange, très brumeux, avec un son particulier de vagues et d'eau qui était un peu comme des grandes orgues. Parfois on entend dans une cathédrale des répétitions et il y a des sons comme ceux-là, qui montent. Et puis cette musique m'intriguait, il y avait autre chose, alors je suis revenu le lendemain. La brume avait disparu mais il y avait de grands bois, de grands bâtons couchés sur le sol. Cette musique c'était des orgues, des orgues de mer, du bord du monde.
Mon travail est à base de tous ces bois, racines, ces branches, ces champignons, cette forêt est magnifique, cette forêt de Soignes, c'est une cathédrale. Et c'est très touchant de pouvoir dire : merci à cette forêt. Il m'est arrivé, une ou deux fois, de prendre une sculpture et d'aller la remettre de là où elle venait. Qu'est ce que c'est qu'un petit morceau de bois qu'on ramasse là, qui va disparaitre et c'est à partir de là, de la rencontre d'un petit morceau de bois et une petite tête en mie de pain que j'avais dans ma poche que tout a commencé. Parce que j'ai reconnu quelque chose qui était totalement mon travail, simplement un petit morceau de bois et un petit visage alors qu'avant mon travail était influencé par des gens que j'admirais beaucoup, et c'est inévitable et formidable. On admire des gens qui vous bousculent qui vous poussent à foncer, à faire nous aussi, à se poser des questions, sur le monde, sur la présence sur terre.

Le Silence des Arbonautes

Quand je suis seul dans l'atelier, il y a une sorte de suspension du vacarme de la civilisation. J'appelle cela une forme de silence. Il y a un vacarme de la civilisation duquel j'essaye de m'éloigner pour essayer d'atteindre ce silence. Une forme de calme, de sérénité, l'Arbonie. Vous savez, maintenant on arrive à avoir des images de 300 millions d'années après le bigbang je crois, ce qui n'est rien, et tout était déjà là.

Jephan de Villiers expose en ce moment à la galerie 2016 et ce jusqu'au 24 octobre 2010.

L' Enfant Qui
... par la compagnie T1J se jouera du 6 au 10 octobre 2010 sous chapiteau, rue du Ministre, à la Vénerie de Watermael-Boitsfort et du 23 au 29 octobre au Festival CIRCA à Auch.

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