La maison du cirque - Thibault CORDONNIER

Figures de Cirque / Portrait

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Thibault CORDONNIER

...Faiseur d'images...

Thibault Cordonnier est un jeune photographe fraichement diplômé du 75, école de photographie bruxelloise. En 2009, sort son premier livre, Cirkus (*), qui se veut un reportage sur la pointe des pieds dans les coulisses de l'ESAC - Ecole Supérieure des Arts du Cirque de Bruxelles. Rencontre avec un faiseur d'image à suivre, de près.

Pourquoi avoir choisi la photo comme medium ?


Histoire de voir. Mais aucune idée, c'est venu comme ça après mes études secondaires que j'ai fait en France. Je ne savais pas quoi faire. J'ai commencé la psychologie mais je n'ai pas continué. Avant de commencer la photo, je n'y connaissais vraiment rien. Mais ça m'a toujours intéressé. Quand j'étais petit, si je partais en voyage avec l'école, il fallait que j'ai mon petit jetable, pour faire des photos, pourries, mais faire des photos quand même.
Après une année sabbatique en philosophie, je suis venu à Bruxelles passer le concours d'entrée du 75 et la photographie, pour moi, a commencé comme ça. J'ai débuté quelque chose que je ne connaissais pas du tout. Je ne savais même pas ce qu'était une ouverture, une vitesse, un diaph, je ne connaissais aucun photographe connu.

As-tu une spécialité ?

Non pas du tout. Maintenant c'est clair que le cirque, je continue à en faire des photos mais ce n'est pas une spécialité. Par exemple, j'ai exposé à Liège cette année avec une installation vidéo à base de webcam et de vidéo-surveillance, des images très pixellisées, très saccadées, rien à voir avec un reportage comme Cir(k)us et des images nettes. A côté de ça, j'ai un autre projet, plutôt de l'ordre du journal intime, avec une artiste canadienne. On s'envoie une photo par jour depuis le premier janvier. Ce sont des photos prises avec des petits appareils. Là, on entre dans un travail qui touche à l'intime et au quotidien. Encore une fois rien à voir avec un reportage. Ce n'est pas comme Cir(k)us où toutes les photos ont été bien choisies, où le cadre était parfait. Cette correspondance, si l'image n'est pas parfaite techniquement, si le cadre n'est pas parfait, ce n'est pas grave, c'est l'ensemble des images qui est important. Le but c'est de faire une image par jour chacun pendant un an. Une image ne sera pas très importante, c'est le contenu total qui comptera. C'est encore différent comme démarche qu'un travail comme Cir(k)us où toute la sélection a été très stricte, où tout est vraiment calculé, où le travail final est très propre, où rien ne dépasse.

Qu'est ce qui t'a amené à photographier du cirque ?

Ça a commencé par une rencontre. En 2008, j'étais en France pour terminer une formation que je faisais en parallèle à mes études au 75, et c'est là que j'ai rencontré une fille avec qui, de fil en aiguille, nous en sommes venus à dire que j'étais de Bruxelles et qu'elle avait justement une sœur qui était là-bas pour faire une école de cirque. Ça m'a intéressé, et j'ai pris le contact. En revenant à Bruxelles, j'ai été photographié à l'ESAC, juste une heure, j'ai fait quelques photos puis j'ai laissé tomber parce que je devais partir sur autre chose pour mon travail de fin d'année de deuxième année et ce n'est qu'en troisième année que j'ai repris contact et j'ai décidé de faire mon travail de fin d'étude sur ce sujet. Je ne sais pas pourquoi, c'était un sujet que j'avais abordé une heure, quelques mois auparavant, mais j'avais envie d'y retourner. Pour en voir plus.

Contrairement à ce que l'on pourrait attendre, tu n'as pas photographié la scène, ni la performance, pourquoi ?

Les photos de performance on en voit partout, ce n'est pas très compliqué, une fois qu'on maîtrise l'appareil photo numérique et qu'on a du bon matériel, il suffit de cadrer un peu. Et je me suis également rendu compte que d'autres en faisaient mieux que moi.
Au début, j'ai fait quelques photos de spectacle mais c'était plus pour les élèves, pour leur donner, pour leurs souvenirs personnels. En fait, j'ai commencé à vraiment aimer les spectacles, de plus en plus et je n'ai plus su prendre de photos, parce que quand on photographie, on ne voit plus rien du tout. Maintenant je vais juste voir des spectacles mais dès qu'ils commencent, je ne touche plus à mon appareil photo. Ça ne m'intéresse pas.

Et comment as-tu abordé la prise de vue : sur le vif, cadrage, mise en scène ?

J'ai cadré beaucoup de choses. En fait, je ne me suis pas mis de fil conducteur, ni d'objectif. Quand j'ai commencé, j'arrivais dans un milieu que je ne connaissais pas, dans un bâtiment que je ne connaissais pas, donc, j'ai photographié tout ce que je voyais. Je me baladais tout seul dans les bâtiments, je prenais des photos d'architecture, puis j'entrais dans un cours, je prenais une photo. Je me baladais. Je passais parfois une journée entière sur place, j'y mangeais à midi, parfois je mangeais un peu avec eux. En fait,plus je restais là, et c'est cela que je voulais, plus ils s'habituaient à moi, plus je devenais un autre étudiant mais qui faisait des photos en plus, je faisais partie du décor, des meubles. Je ne voulais pas arriver une fois par semaine avec fracas pour prendre des photos. J'arrivais sporadiquement, parfois sans trop dire bonjour, histoire de faire le plus discret possible, qu'ils s'habituent à ce que je sois là, qu'ils me voient mais qu'ils m'oublient.

La prise de vue a duré longtemps ?

Cela s'est étalé sur une période de 4/5 mois. J'y allais une fois ou deux par semaine, parfois plus, cela dépendait des évènements ou des cours qui étaient donnés. J'ai suivi à peu près tous les cours, j'ai fait toutes les préparations de spectacles, les évènements auxquels les élèves participaient comme le Carnaval d'Auderghem.

C'est de cette manière que tu as réussi à saisir ces moments qui peuvent paraitre intimes ?

Oui. En fait dans le livre il y a un peu moins de 50 images mais en réalité, j'ai plus de 10000 images sur l'ESAC.
C'est un milieu où tu ne peux pas trop rentrer, tu es obligé de rester un minimum à l'extérieur. J'ai traité ce reportage comme un spectacle mais version coulisses, et lors d'un spectacle on ne peut pas monter sur scène pour faire des photos. Il y a des limites à ne pas franchir. Tu n'es pas là pour les gêner. C'est comme lors du Carnaval d'Auderghem: quand j'ai montré les photos aux élèves, ils m'ont dit qu'ils ne m'avaient pas vu. Je pense que j'ai une notion de l'espace, je sais qu'il y a une limite que je ne dois pas franchir, parce que c'est la leur, pas la mienne. On n'est pas dans le même monde, moi, je regarde leur monde mais je ne rentre pas à l'intérieur parce que sinon j'interviens et ce n'est pas mon but. Je suis là pour voir. Et pour montrer, pas pour intervenir.

Comment as-tu fait le tri ?

Au fur et à mesure. A chaque nouvelle journée où j'avais 200 ou 300 photos, je triais directement. Rien qu'au premier visionnage, il y a plus de la moitié qui étaient jetées. Après j'imprimais celles qui restaient, j'en jetais encore. C'est un peu comme un puzzle. Tu mets toutes les pièces sur la table, et tu les assembles petit à petit. Il y a des photos que j'adorais, que je trouvais parfaites mais la fois suivante avec les nouvelles qui s'ajoutaient, il fallait les enlever parce qu'en continuant le puzzle je me rendais compte qu'elles n'allaient plus avec les autres. C'est la construction qui a crée le fil rouge. Il fallait que les images soient cohérentes entre elles. Mais je suis incapable d'expliquer pourquoi je ne voulais plus la mettre dans la sélection. Le choix, c'est juste un ressenti.

Quel discours as-tu voulu y mettre ?

Quand j'ai présenté ce livre, pour mon travail de fin d'études, il n'y avait pas de texte, pas de préface, juste des citations, des phrases d'étudiants. La préface est venue après, c'est Christian Caujolle, le directeur de l'agence Vue à Paris qui l'a écrite. Il faisait partie de mon jury, il a aimé mon travail et il a accepté d'écrire la préface. Mais moi, je n'ai jamais écrit sur mes photos. Ce travail est un reportage, je pense aussi que mes photos ont quelque chose de graphique et je n'ai pas de discours à proprement parlé, c'est comme ce qui est dit dans la préface, mes photos sont « une sorte de fenêtre ouverte ». Il n'y a pas de grand discours, et il n'y en a pas besoin.

Quels souvenirs gardes-tu de l'ESAC, de son ambiance ?


Un truc qui m'a vraiment impressionné dès le début, c'est cette espèce de force, de persévérance, de rigueur.
Le thème de la répétition m'a également fasciné : reprendre systématiquement le même geste pour que cela soit parfait. C'est un geste qui se retrouve aussi dans la photographie. Ça me fascine cette performance du corps, cette petite limite tendue. C'est vraiment un milieu que je ne connaissais pas. La seule idée que j'avais du cirque c'est celle que tout le monde a. Je ne connaissais même pas l'existence d'un cirque contemporain. Je crois que j'ai toujours aimé ça mais je n'allais jamais en voir, même quand j'étais petit. C'est peut-être une frustration. Et donc, voila, j'ai découvert ce milieu petit à petit et maintenant l'ESAC ça représente pour moi tout ce qui est cirque contemporain et j'adore ça. Maintenant, je vais en voir régulièrement. Je continue à les suivre, dès que je peux j'essaye d'entrer à droite à gauche pour essayer de faire des images sur eux qui sont maintenant sortis de l'école comme moi et peut-être, pourquoi pas faire un prochain travail là-dessus. Petit à petit, je continue, on verra bien ce qui en sortira.

Est-ce que tu as des techniques de prédilections.

Pour Cir(k)us, c'était du numérique. Quand je veux faire un travail « reportage », c'est-à-dire où je vais beaucoup travailler ce thème pour avoir une finalité correcte, alors j'utilise le numérique, parce que d'une c'est moins cher tout simplement, de deux c'est une facilité. Je suis un photographe qui va travailler sur le choix des photos plus que directement sur la prise de vue. Quelqu'un de plus instinctif qui va faire énormément d'images mais je ne recadre jamais par la suite. Je fais de simples retouches d'impression, de niveaux mais il n'y a pas de retouche d'effet. A la prise de vue, elles ont le cadrage définitif.

Et maintenant ?

Il y a ce travail avec cette artiste canadienne sur les 365 photos pour lequel j'ai envoyé un dossier à un magazine qui s'appelle Héliotrope pour un thème sur le quotidien. Il y aussi une expo prévue aux Halles de Schaerbeek en Mars pour Feria Musica. J'ai été exposé à Marchin aussi. Et j'attaque un travail personnel, toujours sous forme de reportage, sur les bars de l'impasse de la Fidélité à Bruxelles. Cet endroit est hallucinant. Et un projet avec le palais de Justice. En fait j'ai vendu trois photo de Cir(k)us au Palais de Justice, trois grands tirages, donc j'ai des contacts avec eux, et le bâtiment du Palais est aussi un endroit qui m'impressionne, donc pourquoi pas. J'aime beaucoup l'architecture, j'ai toujours préféré photographier les bâtiments. Après ça, j'ai aussi un autre projet. Depuis l'année dernière, je fais toujours le même trajet à pied pour me rendre au travail, et depuis le début, je photographie ce trajet, toujours à un endroit différent, à un moment du jour différent.
En fait, je remarque, que j'ai des limites spatiales dans mes projets, des limites géographiques.
Mais je sors juste de l'école, je cherche encore, je ne sais pas encore exactement et j'ai pas envie de mettre des limites non plus. Par exemple, l'installation vidéo que j'avais faite dans le cadre de la Biennale d'Art contemporain à Liège, c'était autour du rapport entre la vie privée et l'image publique. J'avais crée tout un caisson avec un vrai « Wall » Facebook. Sur ce caisson était écrit : « ne regardez pas », il y avait une petite mise en garde comme quoi les images avaient été tournées dans un but privé, ce n'était que du voyeurisme, donc forcément les gens entraient et à l'intérieur, j'avais fait une petite mosaïque de douze cadres numériques avec dans chaque cadre, une petite vidéo de quelqu'un que je connaissais, comme on peut en voir sur Skype ou Msn, une vidéo webcam de mauvaise qualité, très pixellisée, très saccadée. Une personne dans chaque cadre, et cela tournait en boucle. Douze personnes qui mangeaient devant leur ordinateur, qui fumaient, qui s'en allaient, qui revenaient, et les gens regardaient ça et j'avais mis mon siège de bureau à moi, à l'intérieur du caisson. Quand les gens ressortaient, ils continuaient la visite dans le musée et un peu plus loin, il y avait un écran plat avec une image de caméra de surveillance, si on observait bien, on se rendait compte que ces images étaient prises en direct du caisson. Ils étaient filmés pendant qu'ils regardaient. J'avais caché une caméra de surveillance infrarouge au dessus des cadres numériques. A l'extérieur du caisson, un énorme mur Facebook où je demandais au gens de devenir mon ami avec des petits papiers qu'on arrache comme pour les annonces qu'on colle dans la rue, en reprenant tous les leitmotivs de Facebook. Et j'ai vraiment des nouveaux amis, que je ne connais pas et qui me donnent accès à toutes leurs infos, leurs photos, alors qu'on ne se connait pas. Et donc cela c'est un peu une ouverture vers un autre projet, je ne sais pas encore sous quel forme. En fait, je suis toujours entrain de faire des images et parfois, petit à petit cela devient des projets, ou pas. C'est un peu au ressenti, au coup de cœur, je ne réfléchis pas trop à l'avance sur quoi je vais travailler. Je n'ai pas de grands projets que je veux absolument prendre en photos, je me ballade, je regarde.

(*) CIR(K)US
Editions Le Caillou Bleu, 2009
Textes : Christian Caujolle
ISBN : 978-2-930537-04-7
Livre relié, format 17 x 23,5 cm, 64 pages


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