
Paroles de Cirque 008 / Rencontre professionnelle | Retour |
A l'heure où les compagnies de cirque travaillant sous chapiteau peinent de plus en plus à présenter leur spectacle, à l'heure où les programmateurs rencontrent de plus en plus de difficultés à trouver des espaces où accueillir les chapiteaux, à l'heure où l'économie même du travail sous chapiteau s'avère de plus en plus périlleuse, quelles sont les réelles perspectives d'avenir pour tous ceux qui choisissent encore de créer et de jouer sous ces incroyables structures de toile et d'acier qui font toujours l'image du cirque ?
ORATEURS
Modérateur : Gérard FASOLI - Directeur de l'ESAC
Grand témoin : Mario IACAMPO - Consultant - Bureau des Grands Evénements)
Intervenants :
Gaspar LECLÈRE - Directeur-adjoint - Les Baladins du Miroir-compagnie de théâtre itinérant
David RONALDO - Artiste - Circus Ronaldo
Marc CELIS - Directeur - Provinciaal Domein Dommelhof / Theater op de Markt
Géraldine ELIE - Animatrice Cirque - Maison de la Culture de Tournai
Matthieu MEUNIER - Architecte-urbaniste
Hamza FASSI-FIHRI - Echevin de la Culture - Ville de Bruxelles
Conclusion : Gentiane GUILLOT - Coordinatrice du projet Charte européenne « Droit de cité pour le cirque » - HorsLesMurs
Le chapiteau est un choix, un choix et une évidence.
Le choix du chapiteau doit se faire dès le départ, au moment des décisions artistiques et financières. Parce que c'est quelque chose de particulier. Un spectacle sous chapiteau a ses spécificités. Spécificités artistiques, financières, logistiques.
Artistiques, parce que l'univers du chapiteau fait partie intégrante de la direction esthétique du spectacle.
Financières, parce que le chapiteau permet un contrôle complet sur la billetterie ainsi qu'une planification des coûts liés. Posséder son propre chapiteau permet de mieux planifier la production des spectacles et ainsi d'allouer de manière optimale une plus grande part à la création artistique proprement dite. Mais ce qui est vrai pour certains types de spectacles ne l'est pas pour tous. Il y a une différence entre des grosses productions et des petites formes plus intimistes. Pour ces derniers, il faut savoir faire des choix. Le choix de la taille du chapiteau est déterminant du point de vue de la rentabilité. Un chapiteau trop grand allonge le temps de montage ce qui, dans le cas de villes de taille moyenne où l'on ne joue que deux jours, n'est pas financièrement supportable. Un chapiteau trop grand pose également des problèmes techniques : places en centre urbain trop exigües, pas de possibilités de planter les pinces... Quant aux chapiteaux trop petits, ils ne permettent tout simplement pas de rentabiliser. L'économie et le choix du chapiteau peuvent également être liés à ces contraintes.
Et logistiques, parce que le chapiteau permet une liberté de déplacements et surtout de placements, de profiter des bons endroits aux bons moments, des moments que ne pourraient peut-être pas offrir les théâtres. Parce que les théâtres ne peuvent pas se permettre de bloquer leurs salles pendant une longue période de répétition, parce que les théâtres ferment pour la plupart en été. Et le cirque a des spécificités comme des temps de répétition plus longs. Le chapiteau permet de faire face à ces problèmes. Mais il donne également la possibilité d'aller à la rencontre d'autres types de publics. On sait que seule une petite partie de la population ose pousser les portes des théâtres, soulever la bâche d'un cirque est et reste plus accessible. Le chapiteau c'est aussi concilier les avantages du théâtre en rue, sa proximité, sa relation particulière au public tout en se prémunissant des aléas de nos climats ne permettant pas toujours une liberté totale.
Et pour toutes ses raisons, le chapiteau, ses contraintes, ses libertés et ses avantages sont un choix, une évidence mais aussi une logique économique et une réalité des choix politiques des villes qui accueillent, ou pas.
Au delà du choix ou non du chapiteau, l'accueil de ces derniers est intimement lié à la politique et l'urbanisme des villes.
Installer un chapiteau dans une ville reste compliqué même quand la volonté politique est là. Selon Matthieu Meunier, architecte et auteur d'un mémoire sur les arts de la rue en espace public, les décisions des précédentes politiques urbaines ont été d'encombrer l'espace public par du mobilier urbain fixe, par des concessions, le rendant mono-fonctionnels. Pourtant dans la société sur-modernisée et sur-individualisée, le besoin d'échange, de cohésion sociale se fait à nouveau sentir et l'espace public doit pouvoir répondre à ces besoins. On peut assister à la résurrection des fêtes et rassemblements populaires et à la réorganisation de nouveaux centres autours des lieux dédiés à la culture. Les parvis deviennent les nouveaux temples de la culture.
Promouvoir l'espace d'accueil polyvalent en espace public devient aujourd'hui une nécessité. Il faut libérer les espaces, les rendre pluri-fonctionnels, pour la cohésion sociale, pour laisser la place à des lieux de convivialité, des lieux libres qui peuvent devenir ce dont on a besoin quand on en a besoin.
Mais il ne suffit pas de libérer des terrains, encore faut-il qu'ils soient bien placés. De plus en plus, les cirques sont repoussés aux bords des villes, or pour respecter la logique financière et le rôle qu'un chapiteau peut avoir vis-à-vis du public, d'amener la culture à la rencontre, dans le renouvellement, il faut que les emplacements soient accessibles à tous, proches des transports en commun, soient dotés de visibilité et de facilités comme un parking adjacent...
Les difficultés liées à l'accueil des chapiteaux ne sont pas toujours du fait de la seule volonté politique.
La Ville de Bruxelles, nous explique Monsieur Hamza Fassi-Fihri, Échevin de la Culture, a cette volonté de promouvoir l'accueil en espace public. C'est pour cela qu'elle s'est engagée dans deux partenariats actifs avec deux évènements mettant ces disciplines à l'honneur qui sont Théâtres Nomades et Hopla!, la fête des arts du cirque, pour lesquels elle s'engage financièrement. Elle s'est engagée également à optimaliser le fonctionnement du comité de gestion de l'espace public dans les délais de décisions et les procédures, ainsi qu'à mettre à disposition des organisateurs des informations claires et facilement disponibles concernant les autres démarches à remplir de la part de l'organisateur. Car, effectivement, tout ne dépend pas de la volonté. Il y a le problème du calendrier d'occupation des sols - en moyenne deux évènements en espace public ont lieu sur le territoire de la Ville de Bruxelles -, mais également la gestion du patrimoine classé, les permis d'urbanisme dans les cas d'occupation de longue durée. Tout cela doit être optimalisé mais toujours selon l'Échevin de la Culture, la Ville de Bruxelles a la volonté de soutenir les arts du cirque et de la rue, parce qu'à travers elles, c'est le signe d'une ville qui vit.
L'exemple du festival Theater op de Markt, dirigé par Marc Célis, est un exemple de partenariat réussi avec les autorités de la province du Limbourg et de la ville d'Hasselt. Il y a une réelle volonté politique de penser la ville et l'urbanisme avec les partenaires culturels et avec les organisateurs de ce festival pour que la ville, quand l'occasion se présente, puisse être un terrain propice à accueillir la culture itinérante. Pour cela ne devrait-on pas réfléchir aux possibilités de table ronde au niveau régional? Engager le dialogue avec les autorités des villes pour faire prendre conscience des besoins spécifiques du secteur? Tout le monde ne peut pas connaitre les exigences spécifiques liées à l'accueil d'un chapiteau, ce serait peut-être aux professionnels du secteur à aller « instruire » les responsables politiques de ces besoins mais aussi de la plus-value que le cirque peut apporter au cœur des villes. Aux dires de Marc Célis, l'engagement et la volonté politique de la province du Limbourg et de la ville d'Hasselt sont exceptionnels et de très grande qualité. Quand le dialogue et les interlocuteurs sont là, on peut faire beaucoup de choses. Mais ces exemples ne sont pas vérité absolue, il y a des villes qui ne sont pas prêtes à s'engager sur cette voie et bien sûr, une politique volontariste doit être soutenue par des moyens financiers suffisants à la réalisation des volontés.
L'association Hors les Murs s'attache à constituer avec la participation d'acteurs européens du secteur une charte européenne faisant suite à la Charte française « Droit de Cité pour le cirque » qui avait vu le jour en 2001-2002 lors de l'année française des arts du cirque. Selon certains, cette charte a effectivement eu le mérite de faire bouger les choses en France avec notamment la création des pôles Cirque, une politique de défense de l'itinérance et de l'identité du cirque, ainsi que l'aide à l'itinérance accordée par le Ministère de la Culture et à laquelle les compagnies peuvent prétendre.
Ces problèmes financiers ne sont pas l'apanage des compagnies mais également des organisateurs. Géraldine Elie, programmatrice cirque à la Maison de la Culture de Tournai nous explique l'attachement et le soutien de cette ville aux arts du cirque. En plus de 20 ans d'existence, le festival Piste aux Espoirs n'a jamais fait mentir la réputation de Tournai, terre d'accueil pour le cirque. La ville dispose d'un terrain drainé, dédié à l'accueil des chapiteaux et au delà de ce terrain, Tournai n'hésite pas à mettre d'autres places du centre-ville à disposition, à l'exception de la Grand-Place pour des raisons techniques. Les terrains y sont, la volonté politique aussi, il n'en reste pas moins, selon Géraldine Elie, que l'organisation d'évènements sous chapiteaux reste très compliquée parce que c'est un gouffre économique. L'équipe de la Maison de la Culture a d'ailleurs pris le parti depuis 2005 de ne plus louer de chapiteau même si elle continue à accueillir des compagnies qui en possèdent un. Cet accueil est très lourd en surcoût, chauffage, location de matériel particulier, tous ces surcoûts multiplient environ par deux le prix d'achat du spectacle. Alors, sur les aveux de la programmatrice, pour que la Maison de la Culture programme un spectacle sous chapiteau, il faut que cela soit un coup de cœur, que le chapiteau fasse partie intégrante de l'univers artistique, sinon pour eux, le plus simple serait la programmation en salle, mais le chapiteau reste une autre démarche, amène son univers, et demeure l'image du cirque.
Alors, faut-il instruire, soutenir davantage, repenser l'économie des arts du cirque par des financements parallèles aux subventionnements d'état, mieux allouer les subventions publiques, mutualiser les ressources, créer des aides spécifiques pour les accueillants, toutes ces questions restent ouvertes.
Retranscrit par Sara LEMAIRE - La Maison du Cirque