La maison du cirque - Denis JOSSELIN

Figures de Cirque / Portrait

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Denis JOSSELIN

Sur le Fil des Mots

Après une formation de mime, de danseur et de circassien, qui sont pour lui ses premières découvertes de l'envol du corps, Denis Josselin concrétise sa passion des airs et du fil en se lançant pour la première fois sur un fil au dessus d'un lac en 1988.

Le mime quittait la terre pour devenir Funambule.

Comment êtes vous devenu funambule ?

J'ai commencé dans le monde du spectacle en tant que mime. J'ai suivi une formation l'école Internationale de mimodrame Marcel Marceau pendant deux ans, avant de suivre les cours du maître de Marceau, Étienne Decroux, qui travaillait beaucoup sur la philosophie du mime et le langage du corps. Ensuite, comme complément de formation, mais également pour mon plaisir, j'ai suivi l'école de cirque de Fratellini où je m'entraînais comme fil-de-fériste. Je suis devenu l'un des mimes de l'opéra de Paris, j'ai travaillé sur de nombreuses productions au Châtelet, mais le théâtre en salle était un univers dans lequel je ne réussissais pas à trouver ma place. A cette époque là, pas loin de l'endroit où j'habitais à Paris, il y avait un horloger qui avait des orgues de barbarie et chaque jour, je passais devant cette boutique, un jour j'ai craqué et je m'en suis acheté un. L'été suivant, c'était dans les années 80, je suis descendu dans le Sud à Montpellier avec mon orgue de Barbarie et j'ai commencé à faire la manche. J'ai découvert un espace, celui de la rue, qui m'a immédiatement enthousiasmé, parce enfin, j'avais un contact direct avec le public, tu n'as pas cette distance cette coupure d'un monde à un autre qu'amène la rampe de lumière et donc je me suis passionné pour les arts de la rue et à partir de cet instant, j'ai quitté tout ce qui était Opéra, Châtelet, spectacles en intérieur, pour ne faire que du spectacle de rue. Mes premières interventions de rue, je les faisais avec mon orgue de barbarie, du mime et du travail du feu. Un jour, j'ai été engagé comme cracheur de feu sur un évènement, on m'a demandé si je ne connaissais pas un funambule et comme je n'en connaissais pas, je me suis proposé, cela a été ma première aventure. Ca n'était pas un coup de bluff, je m'en sentais capable, mais je n'y connaissais pas grand-chose. J'avais demandé le lieu 3 semaines avant, pour installer et m'entrainer à cette traversée qui faisant 70 mètres de long à 10 au dessus du sol, j'ai eu le lieu 3 jours avant, j'ai eu trois jours pour devenir funambule, et ces journées ont été d'une intensité terrible, au sol il est facile d'être dans le paraître dans les faux semblants, dans le "moi-je" mais quand tu es là-haut, tu es obligé d'être totalement honnête, sincère, de te mettre face à toi-même. Ce fut une expérience des plus intenses.

Quelle est la différence entre fil de fériste et funambule ?

Le terme funambule vient du latin funambulus composé de funis qui veut dire corde et de ambulare qui veut dire marcher, par extension la personne qui marche sur un câble. De très anciennes traces dans l'histoire montrent que la notion de funambule existe depuis quasiment la nuit des temps. Quand à la dénomination fil-de-fériste, je ne sais pas de quelle époque elle vient. Récemment, j'avais une discussion avec Antoine Rigot (ndlr : de la compagnie des Colporteurs), avec qui je m'entraînais chez Fratellini. Il appelle ses spectacles, des spectacles de funambule, je lui disais que c'était quand même plus du fil de fer et il m'a tenu l'argument que d'après la terminologie celui qui marche sur un câble, il pouvait se permettre d'utiliser le mot de funambule. Depuis, je me définis comme funambule avec balancier et eux sont des funambules sans balancier.
Au niveau technique, le fil-de-fériste est une personne qui travaille sur un câble qui fait généralement 6 à 10 mètres de long grand maximum et généralement placé à hauteur d'homme, un ressort est installé sur leur structure. Ce ressort transforme le câble en une sorte de trampoline qui permet de décupler son énergie sur le fil. Cela rend possible de faire, saut périlleux, roue, et d'autres figures et d'être très dynamique sur le câble. Le câble de funambule quand à lui, est beaucoup plus long, et placé plus en hauteur. Sur ce câble, il n'y a pas de ressort ce qui le rend beaucoup plus souple. Mais pour moi un fil-de-fériste a une énergie d'Arlequin c'est-à-dire une personne très tonique, dynamique, dans la rapidité et l'acrobatie, tandis que le funambule travaille sur le contrôle de la souplesse de son câble, il doit avancer à pas feutrés, il doit avoir la grâce et l'élégance du Pierrot dans sa lenteur et sa poésie. S'il imprime un rythme soutenu ou lui donne un coup de pied trop tonique, le câble entre vite dans des vibrations difficilement contrôlables. Ce sont dans les grandes lignes la différence qu'il y a, pour moi, entre fil-de-fériste et funambule.

Qu'est ce qui vous a poussé vers cette discipline, hasard ou déterminisme ?

L'idée était sous jacente. A l'époque où je m'entrainais chez Fratellini, il y avait une personne qui travaillait avec nous sur le câble, à un mètre environ du sol, j'avais remarqué que ses narines se dilataient, je me disais que c'était l'effort qui faisait cela et un jour il m'a dit : « tu ne sens pas sur le fil comme l'air a une autre odeur » pour moi la définition est là, à 50 cm l'air a une certaine odeur, à 1 mètre l'air a une odeur encore plus puissante et dans ces cas là, tu te dis : « mais là-haut cela donne quoi ? » Et c'est comme cela que tu deviens funambule. Plus tu vas dans les hauteurs plus tu perçois des sensations de plus en plus profondes et d'une dimension indescriptible pour des simples terriens. C'est ce qui te pousse à rechercher l'exploit "hors normes", durant chaque grande traversée on vit des émotions d'une très grande intensité. A chaque fois, tu es obligé de rentrer le plus profondément possible en toi pour percevoir, comprendre, maîtriser la peur, et c'est ce qui est passionnant.

Ca fait peur à chaque fois ?

Bien sûr, avec l'expérience tu apprends à contrôler la peur, à maitriser cette poussé d'adrénaline et à la transformer en joie, en bonheur. A la limite c'est cette peur qui t'amène à avoir conscience du danger, du risque et qui t'aide à le maîtriser. Quand on finit par s'y habituer, c'est là que peut être la zone critique. Il faut toujours être vigilant avoir conscience des dangers, des risques qui sont inhérents à chaque traversée.

Quelles sont les figures principales?

Il n'y a pas d'acrobatie comme, les sauts périlleux, les roues. Les figures de bases pour un jeune funambule, c'est apprendre à marcher dans un premier temps puis à s'agenouiller, à lâcher le balancier d'une main, se tenir sur un pied, saluer, se coucher. Tu peux avoir des roulades, des équilibres sur la tête, sur les genoux, les demi-tours et de jour en jour se sentir de plus en plus léger... J'ai toujours été contre le travail technique sans âme et sans interprétation. Depuis bientôt 25 ans que je suis funambule ma formation première de mime m'a amenée à travailler sur le câble, la théâtralité, le geste, de rechercher la densité des marches, les marches légères et aériennes, les marches lourdes et enracinées, de donner un sens à chaque figure, de mettre des intentions de jeu, de la poésie. Ce que je me refuse à faire par-dessus tout, c'est de travailler sur le coté danger, risque tout, trompe la mort, fausse chute, je ne cherche pas à faire trembler mon public mais à le faire rêver, l'amener dans un voyage avec moi sur le fil.
Maintenant, j'essaye de travailler sur tout ce qui est, le déséquilibre, avec le corps ou avec le balancier, ça veut dire de décaler le balancier pour ne plus l'avoir bien centré sur le ventre, mais un tiers entre les mains et l'autre partie dans le vide, de jouer avec son mouvement, de le faire onduler dans l'espace, simplement de lui donner une âme. Je commence à me spécialiser dans le travail des yeux bandés sur le fil. Cela amène une concentration différente, centrée dans le ventre, le corps doit être le plus fluide possible pour ne pas se tétaniser. Quand on travaille les yeux ouverts, tous nos champs de perception sont mis dans la tête, nous sommes habitués a avoir le centre d'équilibre géré par le regard, et les oreilles, quand tu te bandes les yeux tu es obligé d'amener toute ta conscience et ton éveil dans le ventre, sur ta peau, tu entres dans une hypersensibilité, les odeurs, le vent, le moindre petit bruit a son importance. On se découvre des facultés de ressenti que l'on n'imagine pas avoir lorsqu'on est au sol. Je m'intéresse aussi beaucoup à la voix, quand on rentre dans des moments de frayeur, d'angoisse, le son va dans les aigus et toute son énergie a tendance à se bloquer dans le haut de la poitrine. Par la voix on apprend à contrôler cette tension, à retrouver son souffle et à calmer sa respiration.

La traversée qui a le plus marqué?

Toutes. Toutes sont très intenses. La première que j'ai faite et celle qui m'a certainement le plus marqué parce que ce fut celle qui a été la plus riche en enseignement, au sol, on est dans le paraître mais là-haut on doit être, on apprend l'acceptation et l'humilité.
Pour cette première traversée, je devais aller d'une falaise à une autre, j'avais fait une installation plus que sommaire. Un câble de marche mal arrimé, avec des haubans (cordages de stabilisation du câble de marche) tous les 15-20 mètres environ, tenus par des colliers électriques, qui à la moindre tension lâchaient, je ne savais pas comment faire cette installation, d'ailleurs je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui j'accepterai de marcher sur une installation aussi peu fiable que celle-là. Le premier jour d'entraînement, je m'étais mis une vague ceinture de sécurité avec un cordage et un mousqueton attaché à mon câble de marche, ce jour-là l'organisateur est venu, j'ai fait trois pas et je me suis retrouvé à faire la mouche, suspendu en dessous de mon câble. Vu que nous étions à trois jours du spectacle l'organisateur a dit : « Je vais commencer à réfléchir au plan B ». Et j'ai promis que dans trois jours je serais opérationnel. Le premier jour je suis enfin arrivé jusqu'au premier hauban, mais j'avais ce filin derrière moi avec ce mousqueton, seul lien qui te permette encore "l'erreur" , arrivé à ce hauban pour pouvoir continuer à avancer, j'ai été obligé de me baisser et de décrocher ce mousqueton. Au moment où tu le décroches, il n'y a plus que toi, ta volonté, ta confiance et ta force de caractère qui te permettent de tenir sur le câble. Ca t'amène à beaucoup de questionnement, de réflexion sur la conscience et sur la prise de risque. Tu finis d'ailleurs par quitter le monde de la peur pour rentrer dans une autre dimension pour essayer de trouver le calme dans ta tête et dans ton corps. Dans les expériences fortes il y a eu aussi l'expérience de la peur, sentiment généré par le mental, à chaque personne ses peurs, ses phobies particulières. Lors de cette première traversée, qui se faisait en début d'été, le deuxième jour je m'entrainais torse nu avec un collant un peu lâche ; je commence à partir sur le câble et en son centre je sens quelque chose qui me gratte sur le ventre, je regarde, j'avais une araignée, qui faisait la taille d'un poing fermé, une belle araignée donc. J'ai eu un réflexe stupide qui a été de lâcher le balancier d'une main et de dégager de la main l'araignée. Je me suis bien sur retrouvé en déséquilibre, je suis tombé mais j'ai eu le réflexe de me rattraper au câble de marche et de rattraper le balancier en même temps. A ce moment, je n'avais plus ma ceinture de sécurité, j'ai réussi à me réinstaller sur mon câble en me disant que j'avais vraiment eu un réflexe con. Et là, je me suis aperçu que l'araignée était sur moi coincée entre ma peau et mon collant, je suis reparti sur le câble et, arrivé de l'autre côté, j'ai libéré cette araignée qui avait eu la gentillesse de rester tranquille. Sans doute avait-elle senti passé le courant d'adrénaline. C'est l'exemple même de réflexe stupide de la vie de tous les jours, je m'étais laissé avoir, sans analyser le risque encouru. C'était peut-être une belle araignée mais ce n'était pas une mygale. Le travail sur le fil t'amène à réfléchir à chaque pas que tu fais, à chacun de tes mouvements et aux raisons de chaque mouvement.

Et nous n'avons pas encore parlé du baiser de la mort. Les accidents de funambules sont souvent dû à des défaillances techniques plus qu'à des erreurs humaines. Ce sont souvent les installations qui sont mal réalisées et qui lâchent. Lors d'une des premières installations que j'ai faites il y a un point d'ancrage qui a lâché. Le fil a fait une onde de choc qui m'a éjecté en l'air, je suis retombé, dans ma chute, j'ai rattrapé de justesse au passage mon câble de marche qui tenait encore un peu, je me suis souvenu à ce moment là de l'histoire d'un torero qui disait que tant qu'un toréador ne s'était pas fait encorner, il avait peur de l'animal et de la mort, tant qu'il n'avait pas eu ce baiser de la mort il était dans l'angoisse de l'encornage. Une fois cette expérience vécue, le proche contact du taureau ne le dérangeait plus car il connaissait le parfum de la mort et cela lui permettait de ne plus en avoir peur de danser avec l'animal et de ne plus le craindre. Et de ce jour où j'ai eu cette sensation, je me suis senti libéré, j'ai commencé à faire beaucoup plus de figures, en cherchant les déséquilibres, la latéralité, les figures les plus incongrues possible, j'ai donné plus d'amplitude, plus de respiration dans mon travail qu'il n'y en avait avant.

Les prochains projets ?

Je suis sur la finalisation de plusieurs projets de grandes traversées, en France et à l'étranger, de 100 à 200 mètres de long et de 20 à 40 mètres de haut. J'ai également développé des spectacles de proximité à 6/8 mètres de haut où je mêle la théâtralisation et le jeu sur le fil ce qui me permet de travailler sur la recherche de nouvelles figures, de trouver de nouvelles manières d'aborder l'équilibre et le déséquilibre. J'essaye de mélanger les techniques, le texte, le chant, les projections vidéos, je travaille beaucoup avec le feu, comme marcher sur un câble de feu. Un projet qui me tient beaucoup à cœur est celui que je mène avec Vincent Wauters (directeur de l'école de cirque de Bruxelles) : la création d'un "Centre Européen de Funambulisme", un lieu de formation, de création et d'accueil pour funambules avec, en autres finalités pour nos élèves, la traversée du canal de Bruxelles - 40 mètres de long à 9 mètres au dessus de l'eau. Je développe de plus en plus ce volet "formation". J'ai envie de partager avec d'autres toutes ces sensations extraordinaires qu'il m'est donné de vivre dans les airs, de transmettre à mes élèves l'envie de croire en eux, de croire en la possibilité qu'a chaque individu de se dépasser, de leur faire découvrir l'odeur de l'air. A Bruxelles et ailleurs j'apprends à mes élèves, pour contrôler leurs émotions sur le câble de marche, à respirer, à emmener le souffle dans les jambes, à faire circuler cette énergie dans le corps pour éviter la tétanisation et le tremblement des jambes. Je leur fais travailler le lâché prise, je leur fait prendre conscience du bonheur et du privilège qu'ils ont d'être là-haut. Je leur transmets ma philosophie du fil. Une fois que le plaisir est là enfin je leur fais travailler la technique, les pas, les marches et les figures les plus extravagantes possibles. Le funambulisme fais appel essentiellement au mental, ce qui permet à tous, quelque soit leur âge, leur capacité physique et leur expérience ou non du fil de s'adonner au plaisir de la marche sur câble en hauteur et d'être funambule. Le fil c'est une porte ouverte à la maitrise de soi. Aux personnes qui trouvent parfois une similitude entre le saut à l'élastique et une traversée de funambule, je leur réponds que le point de départ est le même - une plate-forme en hauteur avec le vide en dessous - dans les deux pratiques le premier pas est difficile, le pas dans le vide, cette découverte de l'inconnu. Par contre, dans le saut à l'élastique la suite ne t'appartient pas alors que dans le funambulisme, après cette première vague d'émotion, il y a le deuxième le troisième et tout les autre pas qui suivent et que tu dois réaliser, contrôler, maîtriser, sans jamais renoncer et cela jusqu'au bout de la traversée qui est à 10, 20 ou 40 mètres plus loin. Chaque pas garde toute son intensité, chaque pas reste une nouvelle aventure avec, au final, l'immense plaisir d'avoir réussi cet acte qui avant te paraissait surhumain. Avec le fil, on ne peut jamais accepter l'abandon on doit toujours "être", être ici et maintenant, avec la volonté d'y arriver ancré au plus profond de toi.

Denis JOSSELIN
15 rue Saint Aubin
27150 Doudeauville-en-Vexin - France
Tél.:+33 2 32 55 21 80
www.funambule-josselin.com
Centre Européen de Funambulisme
C/O Ecole de Cirque de Bruxelles
Site Tour&Taxis, Rue Picard 11,
1000 Bruxelles - Belgique
T+32 2 640 15 71 • F+32 2 647 51 14
www.ecoledecirquedebruxelles.be