
Figures de Cirque / Portrait | Retour |
Directeur de la Maison du Spectacle-la Bellone depuis juin 2007 après avoir été programmateur théâtre et performance aux Halles de Schaerbeek, où il a mis en place les saisons 2004/2005 et 2005/2006, Antoine Pickels a posé son regard de dramaturge sur la nouvelle création circassienne.
Ce n'est pas vraiment nouveau, même si cela peut apparaître comme particulièrement intense. Depuis que je suis arrivé à La Bellone, en juin 2007, nous avons à plusieurs reprises consacré, dans Scènes notamment, des dossiers ou des articles au cirque ; mais aussi régulièrement accueilli, dans le cadre de soirées composées, des projets ou des artistes de cirque. Le fait que Virginie Jortay, professeure à l'ESAC, était artiste-conseil de 2007 à 2009, a sans doute joué un rôle dans cette présence. Mais je viens aussi des Halles de Schaerbeek, où évidemment la programmation d'Anne Kumps avait déjà attiré mon attention sur le développement du cirque contemporain. Mon image du cirque est celle d'un secteur qui connaît actuellement une vraie dynamique, un peu comme la danse contemporaine dans les années 1980 et 1990. Il y a beaucoup de recherches intéressantes, mais aussi pour moi des problèmes qui se posent quand des concepts sont tirés en longueur pour absolument remplir une « durée » moyenne de spectacle. A ce titre, la « réhabilitation du numéro » à laquelle œuvre Gérard Fasoli à l'ESAC me semble intéressante. Le temps juste du cirque n'est pas forcément celui du théâtre.
En de hors de cette question de temps, je dirais : le rapport à l'agrès. Le fait que l'écriture se développe par rapport à l'agrès (et n'est jamais plus juste que quand elle se concentre sur ce rapport).
Ensuite, ce qui me frappe, c'est le caractère « surnaturel » du corps du circassien. Ce que fait l'artiste de cirque, nous ne pouvons pas le faire, son corps est un « supercorps », par son adresse, son agilité, sa puissance, sa souplesse... et ce, y compris quand son emploi de la technique n'est pas ostentatoire.
Enfin le caractère peu « sacré » finalement, des spectacles, sensible dans les réactions du public en cours de représentation. C'est quelque chose que le cirque a en commun avec le cabaret et la performance, et qui me plaît : la fascination qu'il exerce n'a pas de caractère religieux.
Je vois de nombreuses tentatives. Mais j'avoue que je les trouve plus convaincantes - à part quelques exceptions, dont Philippe Ménard - quand l'artiste de cirque s'apparie avec un véritable dramaturge (l'exemple des projets de cirque de Christophe Huysman reste à cet égard exemplaire). Je vois aussi beaucoup de pseudo-récits, de pseudo-dramaturgies, qui ne sont là que pour étayer la démonstration des possibilités corporelles. Et j'avoue que dans ces cas-là, ça m'embête : je préfère alors une écriture abstraite, qui ne prétend pas s'appuyer sur un récit extérieur, et revient à l'agrès. Comme s'est inventée une dramaturgie de danse, doit s'inventer une dramaturgie de cirque, spécifique à ses conditions de création et ses caractéristiques.
La difficulté, il me semble, pour un artiste de cirque, est de renouveler cette dramaturgie, de faire plus qu'un seul spectacle. L'exigence technique particulière et la concentration sur le développement de la « spécialité » de l'artiste le confinent naturellement dans un certain rapport au monde, qu'il est difficile de renouveler, une fois que la « voie » a été trouvée. Et peut-être, d'ailleurs, un artiste de cirque ne doit-il pas se renouveler, et ne faire qu'un seul spectacle... qu'il déclinerait dans des formes différentes ?
Pour ceux qui y prêtent attention, oui. Je pense que par exemple le travail théâtral de Reynaldo Ramperssad, en Belgique, est très marqué par les logiques (voire les esthétiques) du cirque. Le fait qu'il enseigne à l'ESAC a évidemment un rôle là-dedans. Mais il n'est pas le seul. C'est aussi sensible quand un artiste de cirque intègre une production de danse : on voit apparaître des mouvements et des qualités de mouvement qui n'y seraient pas en son absence. A travers ces collaborations il se passe quelque chose, comme une contamination des genres, plus je crois finalement qu'à travers la vision des spectacles, qui restent un peu dédaignés par les « aristocrates » du théâtre et de la danse, qui continuent à enfermer le cirque dans sa seule dimension de « divertissement ».