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Profitant de son séjour à Montréal, la Maison du Cirque a revu avec plaisir Jan-Rok Achard, et profité des multiples rencontres avec ce "gourmand passionné" pour le soumettre à la question. Chaleureuses retrouvailles autour d'une blonde "Boréale" ... pour évoquer les arts du cirque au Québec, en Palestine ... et en Belgique.
1984, mon premier contact avec les arts du cirque made in Québec. J'occupe alors le poste de directeur de production dans une école de théâtre de niveau collégial intégré au système d'éducation post-secondaire du Ministère de l'Éducation du Québec. C'est donc dire que mon art d'appartenance est le théâtre.
Ce collège possède des espaces dédiés à la pratique du théâtre: très grandes salles de répétition, théâtre, atelier de fabrication de décor et de costumes. Il dispose également de résidences pouvant accueillir des centaines d'étudiants.
Le Cirque du Soleil vient d'être fondé. Il a besoin de lieux pour créer et produire son premier spectacle. Il réussit à négocier l'utilisation de tous ces espaces. Pendant plus de six semaines des artistes venant de différents pays, notamment des artistes belges dont Vincent Wauters et Stanislas, le directeur du Cirque du Trottoir: des techniciens sont donc au Collège. On sent de la tension et de la pression chez tout ce beau monde. En apparence l'anarchie règne. J'observe le tout de façon obsessive. Je suis curieux et gourmand. Je veux tout apprendre, tout connaître.
J'admets que lorsqu'ils sont partis, tout était sans dessus dessous et qu'il a fallu poser des gestes assez drastiques pour que les montants de location soient payés. Donc: un premier contact plutôt robuste mais malgré tout très captivant.
Deux ans plus tard, nous sommes en 1985-1986, Guy Caron, un des fondateurs de l'École Nationale de Cirque avec Pierre Leclerc, à ce moment-là directeur de l'École et directeur artistique au Cirque du Soleil, demande à me rencontrer. J'occupe alors le poste de responsable du développement des programmes dans ce collège.
L'intention de Guy Caron est celle d'explorer les possibilités d'intégrer l'École Nationale de Cirque au Collège et de ce fait de recevoir le financement nécessaire pour offrir un programme conduisant à un diplôme d'études collégiales.
Après quelques heures d'échanges et de discussions avec Guy Caron, je me permets de lui dire qu'il est préférable que l'École demeure autonome et souveraine. Je voyais mal comment le projet éducatif de l'École s'accommoderait des règles du jeu imposés par le Ministère de l'Éducation du Québec et celles du Collège. Selon moi, l'École n'avait rien à gagner dans une telle association. Elle perdrait son identité, sa liberté, sa spécificité et fort probablement son âme. J'avoue avoir été assez abrasif et très direct. Cependant, j'avais offert mon aide à Guy Caron pour la poursuite de sa démarche.
Moins de quarante-huit heures plus tard, je recevais un appel de Guy Caron. Il me demandait de l'accompagner à titre de consultant lors des étapes visant à la reconnaissance de l'École par le Ministère de l'Éducation, reconnaissance qui était essentielle pour offrir légitimement une formation dans les arts du cirque sans les contraintes du régime pédagogique dudit Ministère.
J'accepte. Je demande donc un congé sans solde à mon employeur et m'en vais retrouver Guy Caron. Pendant près d'un an, nous préparons tous les documents nécessaires, nous évaluons les coûts et finalement nous rencontrons le Ministère pour déposer notre demande, ça se passait le 24 décembre 1986. Quelques semaines plus tard, nous recevions une réponse positive.
C'est lors de la rentrée de l'automne 1987 que tout bascule. Lors du rituel d'accueil des étudiants, Guy Caron informe les étudiants et les enseignants que je suis le nouveau directeur de l'École parce qu'il quitte l'École pour prendre la direction du Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne. Aucune information préalable ne m'avait été donnée, pas plus qu'il n'y avait eu de négociations sur mes conditions de travail. Malgré cela, j'ai accepté. Je croyais que je ferais équipe avec Guy Caron à la direction de l'École.
Avant le départ de Guy Caron pour la France, j'avais pris soin de lui dire que j'étais prêt à recevoir des devoirs sans quoi il était fort possible que je revoie le projet éducatif de l'École à partir de ma conception et de mes valeurs. Il ne m'en a pas donné. J'ai reçu ce signal comme un témoignage de confiance.
Pendant quelques mois, Guy Caron fit plusieurs allers et retours à Montréal. Nos liens étaient très forts et notre collaboration très intense. Ils le furent aussi par la suite.
Au fil du temps, compte tenu de mes difficiles expériences comme étudiant, j'ai défini mon projet d'École où une école de cirque serait: une école ou l'étudiant vient réaliser son rêve, une formation qui sera individualisée, personnalisée et dont la base est construite à partir des acquis de l'étudiant.
Projet ayant pour ambition avérée de devenir la meilleure école de cirque au monde !
Pas vraiment de modestie mais une passion féroce pour la quête de sens et le dépassement de soi. Mettre l'École au service de l'étudiant.
Voilà en bref ma naissance dans les arts du cirque.
Cela a duré près de quinze ans. Quinze ans à sillonner le monde, quinze ans à rencontrer dans différents pays, sur différents continents des passionnés des arts du cirque. Des échanges, des partages, des confrontations, des débats houleux, tout cela par gourmandise, par curiosité insatiable, par le goût d'apprendre, de découvrir, de créer et surtout de collaborer. Des centaines et des centaines de spectacle, des centaines et des centaines de rencontres avec des artistes, des directeurs d'écoles et de compagnies. Ce n'était jamais assez et c'est encore le cas aujourd'hui. Mon plus grand intérêt se résume à trois notions qui me semblent vitales:
- Seul celui qui ne prend pas de risque ne se trompe, ceux-là ne m'intéressent pas, créer artistiquement est un risque.
- Le droit incontournable à l'expression des différences.
- Et la notion de se donner droit à l'erreur pour mieux s'apprendre et chercher le sens que l'on veut donner au geste artistique.
J'en étais là pendant tout mon passage à l'École Nationale de Cirque à Montréal et j'en suis encore là aujourd'hui dans ma vie de consultant nomade qui a le privilège de continuer à rencontrer ceux et celles qui sont animés par cette passion des arts du cirque.
Selon moi l'époque charnière dans le développement et l'évolution des arts du cirque dans les pays de l'ouest s'identifie à la fondation des écoles de cirque. J'utilise comme référence la naissance de l'École d'Annie Fratellini et celle de Sylvia Monfort et d'Alexis Gruss sur le territoire français, ça remonte aux années 1973-1974.
Il est vrai qu'à l'exception de Sylvia Monfort, Fratellini et Gruss étaient issus de familles de cirque. Peu de temps après, il y a eu une certaine fin de l'hégémonie des familles de cirque comme lieux de formation.
Apparurent alors de nouvelles écoles dont celle de Montréal en 1981 et celle du Centre National des Arts du Cirque en 1985. Ces deux écoles plus particulièrement ont eu comme premiers directeurs des hommes qui ne venaient pas des arts du cirque et cela même si Richard Kubiak, un des premiers directeurs du CNAC sinon le premier, avait travaillé avec et pour les familles de cirque.
Ce sont des gens de théâtre ou d'autres, comme Bernard Turin qui venait des arts plastiques, qui ont causé une énorme commotion dans les arts du cirque. Ils ne venaient pas des arts du cirque et ils dirigeaient des écoles de cirque. Ah... quelle horreur ! C'est à ce moment-là que l'utilisation de l'expression ‘' NOUVEAU CIRQUE'' fut utilisée. Cela marquait une certaine rupture avec le cirque dit classique ou traditionnel. Ce fut quasi un schisme entre les deux, qui plus est le cirque passait de l'agriculture à la culture : les arts du cirque.
Paradoxalement, les prétendus nouveaux circassiens, ceux qui provenaient du théâtre furent obligés de faire appel des circassiens issus de la tradition pour la transmission de techniques très spécifiques. Eux seuls possédaient et maîtrisaient à un haut niveau ces techniques et c'est encore le cas aujourd'hui sauf qu'ils sont de moins en moins nombreux à pouvoir assurer cette transmission des connaissances, du savoir et de l'expérience. Je me permets de dire que la présence des anciens et des modernes dans les mêmes institutions s'est transformée souvent en conflits ouverts. La vision du devenir des arts du cirque ne faisait pas consensus.
Tout cela pour affirmer avec modestie, du moins je l'espère, que le renouvellement et la réinvention des arts du cirque sont plus qu'intimement liés à la naissance des écoles de cirque. Je m'en voudrais de porter un jugement qualitatif sur les résultats puisque des goûts et des couleurs, à connotation artistique, on ne peut en discuter plus d'une heure, dixit Sancho Pança, l'écuyer de Don Quichotte. Je demeure cependant convaincu du rôle majeur qu'ont joué et que jouent encore les écoles pour les arts du cirque de demain. Elles ont su apporter une dimension multidisciplinaire dans la pratique des arts du cirque. Les gens de la tradition étaient à leur façon multidisciplinaires, ils maîtrisaient plus d'une technique, cependant ils n'avaient pas nécessairement intégré d'autres formes d'art comme la danse, le jeu; il en va de même pour la lumière, la musique, les décors, les accessoires, la mise en scène ou mise en piste.
Phénomène remarqué et remarquable, au cours des dix dernières années, on a vu apparaître le milieu universitaire dans le milieu des arts du cirque. Pour plusieurs raisons, entre autres économiques, les universités sont devenues des joueurs que l'on ne peut pas ignorer dans la formation des arts du cirque.
J'ai cependant beaucoup de réserves quant à leur capacité de former des artistes de cirque. Je nourris de très grandes attentes à leur endroit. Parmi celles-ci, il y a le niveau d'enseignement. Selon moi, l'éducation de niveau universitaire s'identifie à un très haut niveau. Dans la plupart des pays, c'est le plus haut niveau. Comment alors expliquer qu'une très grande partie de ceux et celles qui y sont admis dans des programmes visant la formation des artistes de cirque, ne maîtrisent pas un niveau de maternelle ou de primaire ? Les universités admettent en quantité, encore là pour des raisons économiques mais les admissions qualitatives sont rares. Une des explications que j'ose donner est celle de l'absence de filières préparatoires de bon niveau. Comment les universités peuvent prétendre offrir de la formation de qualité quand les étudiants qui sont admis ne maîtrisent pas leur alphabet ? Qui plus est, elles sont confrontées au manque de ressources compétentes comme enseignants. Il y a pénurie mondiale de formateurs compétents. Même les écoles dites supérieures dans les arts du cirque ont du mal à recruter des formateurs compétents et de haut niveau.
J'admets mon préjugé défavorable à l'endroit des universités qui prétendent former des artistes de cirque. Il y a là un sujet de débat qui peut devenir très houleux.
Par ailleurs, je crois qu'elles ont une place. Je les vois très bien s'attaquer à des recherches à caractère historique, scientifique, technologique. Elles pourraient contribuer et collaborer à la formation des formateurs sur le plan purement pédagogique.
Je conclus sur les universités en me permettant, sans doute avec une certaine arrogance, de leur demander plus d‘humilité et de modestie. Je crains fort, que les universités actuellement présentes dans le paysage de la formation d'artistes de cirque, participent à la détérioration de la formation. Ils rabaissent le niveau en termes qualitatifs.
Prenons le temps de construire des réseaux de formation solides. Prenons le temps d'établir un certain nombre de standards, de les définir pour identifier différents niveaux de formation. Cette responsabilité appartient à la Fédération européenne des écoles professionnelles de cirque mais pas qu'à elle. Les fédérations nationales ont aussi cette responsabilité, et l'État doit aussi avoir le courage de déterminer des paramètres et d'évaluer ce qui se fait.
Bien évidemment on fait référence à la Communauté Française de Belgique.
Il existe une tradition dans la formation et dans la pratique des arts du cirque en Belgique. J'ai pu observer avec beaucoup d'intérêt et de passion les zones de turbulence qu'ont connules arts du cirque depuis les années 2000.
Il y eut de très heureuses initiatives comme celles de la naissance de l'École de Cirque de Bruxelles. Elle a conçu et développé des programmes de formation plus que pertinents, notamment dans la formation de formateurs, les activités récréatives. Elle fut aussi le berceau et les premiers balbutiements de ce qui allait devenir l'ESAC. Il y eut l'Atelier du Trapèze de Bruxelles, Il y eut et il y a l'émergence de compagnies de cirque, d'artistes de cirque de très haut niveau. La fondation de l'Espace Catastrophe a ponctué ce développement et cette évolution des arts du cirque en Communauté Française. Depuis plus de quinze ans, La Piste aux Espoirs et les Halles de Schaerbeek sont devenues des structures d'accueil pour les arts du cirque et leur réputation dépasse les frontières de la Belgique.
Je ne passerai sûrement pas sous silence les efforts plus que très considérables qui furent consentis pour doter Bruxelles d'une école supérieure dans les arts du cirque. J'oserai même parler du combat qui fut mené pendant près de dix ans par Philippe Haenen pour obtenir les moyens et le soutien nécessaires pour implanter cette école et en faire l'ESAC. Certes, il a bousculé un grand nombre de choses et de personnes pour y arriver. Pouvait-il faire autrement alors que la solidarité ne semblait pas possible autour de la construction d'un projet aussi téméraire qui devait franchir mille et un obstacles à chaque jour. De réaliser le tout en si peu de temps relève de l'audace, de la témérité. Mission accomplie, l'ESAC existe. Elle a bonne réputation, très bonne réputation.
Ayant participé, au cours des années 2000 et 2001, à cette implantation de l'École supérieure des arts du cirque, j'ai eu à cette époque une certaine utopie. Je souhaitais voir tous ces mouvements, toutes ces personnes associées aux arts du cirque : artistes, techniciens, compagnies, institutions, je voulais les voir se rassembler, s'unir. En quelque sorte j'espérais la naissance d'un rassemblement, d'un regroupement. Ma prétention était en effet de miser sur les forces vives du milieu des arts du cirque pour faciliter et favoriser le développement et l'évolution de celui-ci. Le potentiel était trop important et il ne fallait pas le disperser dans des luttes stériles.
Aujourd'hui, je crois que la Maison du Cirque est devenue ce lieu de rassemblement, ce lieu où les forces vives peuvent débattre, planifier, exprimer leurs différences. Ma conviction profonde est que la Maison du Cirque est un outil exceptionnel au service du milieu des arts du cirque, à la condition que ses membres s'investissent et soient prêts à échanger, à partager. Ce sont eux la Maison du Cirque, ils peuvent avoir des attentes, ils doivent aussi contribuer à la recherche de solutions. Je suis plus que très content qu’elle soit porteuse de l’avenir des arts du cirque dans la Communauté Française de Belgique et pourquoi pas pour la Belgique dans son entièreté.
Depuis plusieurs années j'ai été impliqué dans la conception et l'implantation d'activités reliées au Cirque Social. Je définis le Cirque Social comme l'utilisation des arts du cirque comme un des moyens pour aider les jeunes à risque, les jeunes défavorisés, les jeunes de la rue à retrouver de la dignité, de la confiance, des rêves en se trouvant des façons de se tailler une place dans la société. Le tout devant se faire dans le respect de l'intégrité physique, culturelle et morale des jeunes qui participent à ces activités.
Mon premier contact avec l'École de cirque de la Palestine fut établi lors de la Piste aux Espoirs à Tournai. L'École était venue présenter ‘'Behind the Walls“. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré la directrice et le directeur de cette école. Je voulais comprendre les motivations de ces personnes, le pourquoi de ce spectacle, etc., etc. Malheureusement, ma tendance à être abrasif a pris le dessus. Je fus critique tout en tentant d'être constructif. Je croyais au projet mais j'avais des réserves puisque j'ai du mal à accepter qu'une École de cirque se transforme en compagnie de création et de production artistique. Nous nous sommes quittés en très bons termes. Un fait demeurait, j'avais eu un coup de cœur et j'étais prêt à tout pour les aider même si je ne savais pas comment.
Un jour, il y a de cela deux ans, je reçois un courriel de la part des deux directeurs. Ils croient que je peux les aider à articuler et à structurer leur projet. Je n'en suis pas certain mais j'accepte quand même.
Je les retrouve donc à Ramallah pour une première intervention d'une durée de trois semaines. Après à peine quelques heures j'étais en amour avec le projet. Je voyais l'impact de leur travail, je pouvais observer ce que les jeunes vivaient. J'étais plongé dans leur réalité culturelle, j'étais confronté aux nombreux défis qu'ils avaient à relever. Je réalisais les énormes difficultés de travailler sur un territoire occupé. J'avais mal de les voir aux prises avec la liberté de circuler librement. C'était très difficile pour moi de me faire à l'idée qu'ils étaient quasi complètement dépendants de l'aide venant de l'extérieur. Je vivais un énorme choc culturel.
Tout cela fut pour moi une source d'énergie. Pendant les trois semaines de ce premier séjour nous avons travaillé comme des fous. Nous avons rêvé ensemble de ce que serait cette école de cirque de la Palestine. Ils m'ont appris leur histoire, celle de la Palestine. Ils m'ont fait découvrir les différences dans leur propre communauté. À la fin, nous avons été en mesure de produire un premier document de travail : mission, valeurs, orientations, objectifs et l'ébauche d'un plan d'actions étalé sur trois ans.
Depuis, j'y suis retourné, et j'y retournerai. L'aventure de l'École de la Palestine est celle de deux jeunes personnes passionnées par l'avenir de leur pays, passionnées par le devenir des jeunes Palestiniens. Ils misent sur la création pour retrouver confiance et dignité, ils s'investissent entièrement dans cette cause. Je me sens en symbiose avec eux. L'École de la Palestine c'est une histoire d'amour, je la fais mienne.
Oui, je pourrais écrire des pages et des pages sur le privilège que j'ai eu et que j'ai encore de côtoyer des gens de passion et d'actions, des gens qui rêvent.
J'approche ma soixante-dixième année, j'ai peur du calme, ça m'énerve. Trop de stabilité me trouble. J'ai envie, j'ai le goût d'échanger, de partager. Je veux continuer de contribuer avec mes modestes connaissances et expériences au développement et à l'évolution des arts du cirque partout dans le monde.
D'être un nomade, d'être un homme de voyage me convient parfaitement. Aller à la rencontre, découvrir, explorer, créer, produire, c'est là-dedans que je trouve un sens à ma vie. Me ressourcer, me renouveler avec les autres humains, est une obsession et surtout une passion.
Jan-Rok