
Figures de Cirque / Portrait | Retour |
A l'occasion de la remise du prix SACD Spectacle vivant 2010 à Philippe DE COEN, la Maison du Cirque dresse un nouveau portrait dans le cadre de son cycle "Figures de Cirque", et interroge le fondateur et directeur artistique de la compagnie Feria Musica sur son parcours et sur son engagement fort en faveur de la création contemporaine dans le domaine des arts du cirque.
Lors d'une visite annuelle au Cirque de Moscou en famille, je me souviens d'avoir été terrorisé par le saut de la mort : un acrobate saute du haut d'un mât et atterrit dans une bassine d'eau. Cela m'avait ôté l'envie d'aller voir des spectacles de cirque. Il faut dire qu'à cette époque, le cirque est retransmis à la télévision et perd de ce fait un peu de sa magie.
Quand j'étais petit, les clowns ne m'amusaient pas tellement, j'étais beaucoup plus fasciné par les cirques qui arrivaient dans les villages et montaient leur chapiteau, cet art de vivre m'attirait.
Ma rencontre avec le trapèze est arrivée par hasard, je n'avais aucune perspective de vie dans le monde du cirque. J'ai été directeur de maison de jeunes, puis peintre en bâtiment, puis plombier zingueur, et prothésiste dentaire. Un jour, je parle à mon collègue prothésiste d'une façon de se remettre en forme, dans un bistrot bruxellois, je devais avoir 32 ans. La serveuse entend notre conversation et nous dit qu'il y a une toute jeune école de cirque qui vient d'ouvrir à Bruxelles. Je choisis alors de fréquenter cette école, sentant que le trapèze est un sport qui me convient.
Ensuite, je découvre l'Ecole de Jean Palacy à Marne-la-Vallée et j'essaie le trapèze volant. A cette époque, la Ferme du Buisson est un squat d'artistes où naissent les grandes compagnies françaises de cirque contemporain : Le Cirque Plume, le Cirque Baroque (le Puits aux images), Archaos. Cette effervescence créative, liée à une recherche très intéressante sur l'actualisation du cirque, commence à me titiller, alors que je considère le trapèze comme un hobby.
Et finalement voilà : je n'ai plus jamais arrêté ! Je ne sais pas comment c'est arrivé, probablement avec les spectacles que nous présentons à l'Ecole de Jean Palacy et la rencontre avec Pascale Clerbeaux. Nous montons ensemble un duo de cadre aérien qui me permet de devenir professionnel à 40 ans. Nous travaillons d'abord en cirque traditionnel, chez Alexandre Bouglione notamment, dans des galas, puis nous participons à la création d'un opéra avec la chorégraphe belge Michèle-Anne De Mey qui nous ouvre au monde de la danse.
Le trapèze volant reste pour moi une expérience physique de la liberté, je suis également attaché à l'importance des relations tissées entre les partenaires autour de cet agrès : une relation de confiance et une ambiance solidaire. A 40 ans, je ne pouvais pas prétendre à la prouesse physique. Mais la recherche autour du trapèze volant, pour sortir du numéro virtuose, n'est pas évidente : c'est une technique rigoureuse qui ne permet pas tellement de s'exprimer. Néanmoins l'envie de me plonger dans la création d'un spectacle de cirque complet, dans lequel rentre une dramaturgie, un travail de lumière, de musique, apparaît peu à peu.
Au-delà de la rencontre avec Benoît, qui a permis la création de Feria Musica, j'évoquerais un déclenchement en deux étapes. D'abord, l'émergence du nouveau cirque en France vient casser l'image peu florissante de mon souvenir d'enfant. Je découvre la poésie du Cirque Plume, et puis le côté brut du Cirque Archaos me parle beaucoup. J'aime aussi la Fura dels Baus, ce n'est pas du cirque mais des expériences scéniques trash qui viennent dénoncer les travers de la société des années 1980. A mon tour, j'avais envie de raconter autre chose que simplement faire des pirouettes, en invitant des artistes de théâtre, des danseurs, des musiciens.
Parallèlement, j'assiste à une représentation du Cri du Caméléon à Avignon, mis en scène et chorégraphié par Joseph Nadj. C'est un choc. Nadj s'affranchit totalement du numéro pour créer une œuvre chorégraphique, inhabituelle, et résolument contemporaine. Ce spectacle renforce chez moi l'envie d'emmener le cirque ailleurs que vers les expériences traditionnelles vécues jusque-là. Le CNAC était alors dirigé par le plasticien Bernard Turin qui apporte une réflexion déterminante sur la création. C'est un moment clé passionnant, tout est possible pour les arts du cirque : pas de ligne tracée, pas de code, mais des terrains vierges à explorer.
Je réalise qu'à chaque changement de métier, je me suis laissé guidé par une porte ouverte sur la liberté, la liberté de parcourir des sentiers non balisés, de faire des choses hors normes. J'ai poussé la porte du cirque contemporain et je m'y suis engouffré.
Liaisons dangereuses est né de la rencontre avec les musiciens (Benoît Louis), et avec Dirk Opstaele, metteur en scène de théâtre. Nous revisitons les fondamentaux du cirque : la piste, la voltige équestre, le trapèze volant. C'est un spectacle très poétique mais je pense qu'il n'a rien à voir avec le Cri du Caméléon. Par contre, comme je viens de le préciser, le Cri du Caméléon a déclenché l'envie d'aller vers ce genre de spectacle.
Tous les spectacles de Feria Musica témoignent de mon goût pour les aventures humaines et collectives, apportant en filigrane un point de vue sur la place de l'homme dans nos sociétés contemporaines : Liaisons Dangereuses retrace le voyage improbable d'un groupe de naufragés tentant de défaire le nœud gordien de la vie, Calcinculo relate la construction frénétique d'un caprice architectural, soulignant ainsi notre envie insatiable de bâtir des choses jusqu'à en devenir les prisonniers, Infundibulum suit le parcours d'un homme égaré dans les méandres de sa mémoire tel le héros déchu d'une fable sur la contrainte du temps qui passe. Nous nous nourrissons de ces fils rouges pour déconstruire le numéro, renouveler l'agrès et explorer ses possibilités au-delà de l'accomplissement de la figure parfaite. Il s'agit finalement de traduire un agissement ou un sentiment quotidien par l'acte acrobatique, qu'il soit petit ou grandiose.
Jusqu'à l'émergence du cirque contemporain, le cirque était considéré comme un art mineur et je pense malheureusement que cela reste fortement ancré. Le cirque reste confiné dans une case « art populaire », qu'est-ce qu'on entend par là ? Le cirque en est-il réduit à entretenir le public dans une idée de divertissement, à le faire rêver, à l'époustoufler par des exploits ? Il y a bien sûr cette fonction dans le cirque mais il possède aussi son propre langage capable de développer une réflexion sur le monde d'aujourd'hui, de transmettre des images et des émotions ouvertes à l'interprétation du spectateur.
Je dirais que cette dimension populaire doit constituer une force : le cirque réunit un public très large, les spectacles sont très fréquentés. Mais cela ne doit pas empêcher les propositions artistiques d'être pointues. Il existe par exemple un théâtre engagé grâce au support du texte, il serait intéressant de développer aussi un cirque engagé afin de prendre position face à notre large auditoire. Cela existe trop peu, je pense notamment à la démarche du Gdra, avec un spectacle comme Nour qui aborde l'émancipation culturelle des jeunes issus de l'immigration. Nous ne pouvons pas laisser le cirque en dehors de ces questions.
En Belgique, le secteur est jeune et je regrette que nous ne nous retrouvions pas assez autour d'un débat artistique au sein de la profession, entre créateurs. Je trouve que la force serait d'amener ce débat au même niveau de considération artistique que la danse, le théâtre, la musique ou l'opéra. Nous devons réfléchir ensemble à la manière de rester audacieux et novateurs dans un contexte budgétaire délicat, au sein d'un secteur devenu très concurrentiel par l'explosion du nombre de compagnies.
Au niveau de la création, nous devons rester vigilants et poursuivre l'évolution esthétique en marche depuis deux décennies. Je crains la théorie des cycles dans laquelle une période d'innovation fait place à un retour aux sources et ainsi de suite.
Je suis également inquiet face à l'étiolement des grandes compagnies, le contexte actuel fait qu'elles rencontrent des difficultés à survivre. Et à la sortie des écoles supérieures, très peu de collectifs voient le jour, chacun part vers ses propres projets. Les compagnies doivent pourtant subsister, non seulement pour des questions d'emploi (vers combien de structures les jeunes diplômés peuvent-ils se tourner ? elles se comptent sur les doigts de la main) mais aussi pour la richesse du travail collectif, l'ambition d'occuper de grands plateaux. Je crois beaucoup à ce message commun à porter au travers des arts du cirque : être plusieurs, être nombreux, pour toucher au plus près nos fragilités, nos émotions et nos envies.
Ensuite, les lieux de diffusion se trouvent face à un contexte de restrictions budgétaires qui engendre une tendance générale à programmer des spectacles rassembleurs qui rempliront la salle. Les propositions plus pointues constituent des prises de risque que certains ne souhaitent plus porter. Le contexte réduit la prise de risque. Je crains que les compagnies soient amenées à faire des concessions artistiques pour tourner, à formater leurs projets pour répondre aux attentes. Les spectacles osés tournent moins que des spectacles de divertissement. Je m'appuie sur la forte présence des compagnies québécoises dans nos réseaux de diffusion européens qui débarquent à renfort de marketing, avec des propositions artistiques calquées sur le modèle du Cirque du Soleil : une suite de numéros enrobée dans un décor ou un thème général plus ou moins actuel. Cela risque d'entretenir le cirque dans l'idée d'un divertissement.
Je ne nie pas malgré tout que l'image du cirque continue d'évoluer, grâce notamment aux démarches individuelles de certains artistes. Nombre de projets artistiques marquants sont liés à des individus avec une personnalité forte, qui osent des propositions chorégraphiques et des mises en scène particulières (Johann Le Guillerm, Yohann Bourgeois, Adrien M, Fia Ménard, Angela Laurier...). Ces projets nous aident à porter un regard nouveau sur le cirque, nous devons les soutenir, tout en permettant à de plus grands projets de voir le jour.
J'ajouterais un dernier mot sur la situation du cirque en Belgique : le secteur a besoin de se rassembler. Nous sommes devant un secteur effervescent où les moyens manquent. Les envies de mutualiser émergent mais il y a 20 ans déjà, ces tentatives n'ont pas abouties. Face aux difficultés actuelles, il y a une réelle prise de conscience de définir une parole commune, les débuts de la Maison du Cirque l'attestent, nous devrions arriver à en faire notre porte parole vis à vis des institutions, des programmateurs et du public.
Nous avons plusieurs projets en cours, la création de Sinué (premières les 30, 31 mars et 1er avril 2012 au Cirque-Théâtre d'Elbeuf) et la création d'un opéra en 2014, en collaboration avec l'Opéra-Théâtre de Limoges.
Une compagnie comme Feria Musica est soutenue par les institutions et subventionnée au fonctionnement mais elle vit finalement les mêmes problèmes que de plus petites structures à une autre échelle. Nous sommes actuellement en souffrance d'un lieu de création, l'énergie perdue en recherche de lieux de travail pour les créations, d'espaces de répétitions et de stockage, en déménagements de matériel est incroyable. Cela constitue notre principale préoccupation pour l'avenir.
Une vie de compagnie ne peut se passer d'échanges quotidiens. Maintenant la compagnie vit des moments intenses en création mais nous sommes tous dispersés. Nous n'avons pas la possibilité de vivre en campement (chapiteau / caravane), nous perdons donc toute notion de vie collective et solidaire (pourtant inhérente au cirque) qui devrait exister en dehors du spectacle. Nous souhaitons plus d'échanges entre l'équipe artistique, l'équipe technique et l'équipe administrative. Cela nous aiderait à définir une image globale de compagnie qui ferait la force de notre travail et à interagir avec d'autres compagnies du secteur.
Nous admirons également les activités des compagnies de danse qui organisent dans leurs studios des temps de rencontre avec d'autres artistes, des workshops. Nous avons la possibilité avec la compétence de nos artistes de créer plus de relations avec la danse et le théâtre, de créer des moments de travail communs. Sans lieu, la mise en place de ces synergies est difficile.
Nous constatons également que Feria Musica a une plus grande visibilité en France qu'à Bruxelles. Or, l'implantation dans un quartier créerait un pôle d'attraction, nous ne souhaitons pas créer un lieu de spectacle, mais plutôt inviter des écoles, des associations, des groupes d'habitants à des séances d'entraînement, à suivre un parcours de création, à participer à des ateliers. Rayonner sur un quartier peut aussi contribuer à faire évoluer l'image du cirque auprès des populations locales.
Nous menons déjà un travail autour de la Place Bethleem (Saint-Gilles), en lien avec l'Asbl Trapèze, notre vie professionnelle est ouverte sur l'école et le quartier. Mais comment développer et maintenir ce travail quand nos locaux sont remis en question chaque année et occupés sur le temps scolaire ? Ce travail est essentiel et contribue à la vie de compagnie, pour garder le contact avec nos voisins et leurs réalités. Même si Feria Musica est devenue une grande compagnie, nous mettons un point d'honneur à conserver ce rapport aux réalités quotidiennes.
Cela nous permet également d'être à l'aise dans nos tournées à l'étranger, avec des structures qui mènent aussi ce travail de terrain. C'est volontiers que nous participons aux activités mises en place par les lieux où nous jouons, c'est une manière de tisser d'autres liens avec le public.
Avec un lieu, nous souhaitons favoriser notre ancrage et le développement du cirque comme un outil qui véhicule des valeurs telles que le respect, la solidarité, l'esprit d'équipe.
Pour le projet d'opéra, la question du lieu de travail est fondamentale, de par le temps de répétition nécessaire et la taille de ce projet, nous ne pouvons nous contenter d'un gymnase d'école. Un nouveau défi stimulant pour la compagnie, et, encore une fois, une opportunité d'emmener le cirque ailleurs !
Pour lire un article du quotidien la libre Belgique, cliquez ici
Pour voir la vidéo de la rencontre professionnel organisé à la Belone dans le cadre de la remise du prix SACD 2010 à Philippe de Coen cliquez ici